A. E. Ryecart – Barista Boys, Tome 1 Danny & Jude

En voyant la bague, Danny eut un haut le cœur. Sa mâchoire se crispa, ses oreilles bourdonnaient tellement fort qu’il n’entendait même pas les jacassements de Jude. Il serrait fort les poings, jusqu’à sentir ses ongles pénétrer très fort dans ses paumes. La douleur l’aidait à se retenir de ne pas hurler sur Jude. Il voulait juste qu’il arrête, ça lui faisait trop mal de l’écouter. C’était une bague de mauvais goût, plutôt très bon marché. Jude méritait pourtant mieux : une plus belle bague, un mec mieux, une vie meilleure. Jude était prêt à accepter tout par « amour », il s’était encore mis dans une mauvaise situation. La bague n’avait aucune valeur, Danny en aurait mis sa main à couper. On avait collé trois pauvres bouts de verre qu’on avait essayé de faire passer pour des diamants, on aurait dit un bijou de pochette surprise. Plus il regardait la bague, plus il avait la nausée, et plus le bourdonnement dans ses oreilles s’amplifiait. Jude méritait tellement mieux que cette merde criarde, mais comme d’habitude, il ne se rendait compte de rien. — Ça veut dire quelque chose, Danny, n’est-ce pas ? C’est une bague… Tu n’offres une bague à quelqu’un que si tu tiens à lui, tout le monde sait ça. Jude tendait le bras vers lui, doigts écartés. À son sourire, on aurait cru qu’on lui avait offert une bague d’un grand bijoutier, pas cette merde achetée au marché.


Elle avait dû coûter cinq livres à tout casser. — Elle est belle, n’est-ce pas ? Jude ne quittait pas la bague des yeux. Danny étouffa un cri dans sa gorge, il valait mieux qu’il se taise. — Il faut que nous partions, nous allons être en retard. Danny finit de lacer ses chaussures avant de se lever du canapé et de prendre son sac qu’il avait jeté dans un coin la veille au soir, lorsqu’ils étaient rentrés du travail. Il contenait son porte-monnaie, sa carte de transports, son portable, ses clefs, des cigarettes et des préservatifs – il n’avait besoin de rien d’autre. Il attrapa ensuite son blouson de l’armée du porte-manteau accroché à la porte d’entrée et l’enfila. Contrairement à cette horrible bague, il était d’époque – c’était une belle pièce, il appartenait à son grand-père. Il était chaud, rendu tout doux et mou par les années, c’était une des deux choses préférées de Danny. Il leva les yeux sur Jude qui regardait toujours sa bague. Il l’avait enlevé de son majeur pour le passer à l’annulaire. Bon sang ! Il croit que c’est une bague de fiançailles. Cette histoire allait mal se terminer. — Jude ! Le ton de Danny était rude. Il n’avait pas voulu être aussi brutal, mais la vision de son ami rêvassant à sa bague le rendait très mal à l’aise.

Jude leva ses grands yeux gris sur lui. — Pourquoi es-tu aussi pressé, ce matin ? Danny souffla, mais réussit à lui répondre d’une voix douce. — Il faut que nous nous bougions, nous ne pouvons pas être à nouveau en retard. — Oui, c’est bon. J’attrape mes affaires. Jude lâcha enfin la bague du regard et se leva. Il disparut dans la chambre où Danny l’entendit farfouiller. Il en émergea quelques secondes plus tard, prêt à partir. — Comment penses-tu qu’ils vont réagir les autres, en voyant la bague ? Il leva la main en agitant le doigt bagué, le sourire jusqu’aux oreilles. Danny avait l’estomac noué, mais il verrouilla la porte en silence. Le Barista Boys était coincé dans une ruelle entre un magasin de jouets pour adultes et un salon de massage. Cela aurait dû le pénaliser, mais il était toujours bondé. Les deux énormes percolateurs derrière le comptoir tournaient non-stop. La vitrine était pleine de sandwichs, de pâtisseries et de gâteaux qui avaient l’air délicieux. La douce odeur de café mêlée à celle de la vanille saisirent Danny et Jude lorsqu’ils pénétrèrent dans le café, et Danny eut instantanément l’eau à la bouche.

Depuis le temps qu’il travaillait ici, il ne s’était jamais lassé de ces parfums saisissants. Une fois au vestiaire, ils enfilèrent leurs tee-shirts blancs et pantalons noirs, puis Danny se tortilla pour nouer le long tablier vert dans son dos. Le vert était pour les baristas. Jude bataillait avec le sien, maudissant ses doigts qui s’emmêlaient dans le nœud. Danny sourit et écarta les mains de Jude afin de lui nouer son tablier blanc, la couleur pour les serveurs. — C’est bon. Il lui tapota les fesses et fila rejoindre ses collègues derrière le comptoir. Il était en pilote automatique. Il avait fait des milliers, peut-être même des centaines de milliers de cafés, ses mains connaissaient l’histoire. Derrière le comptoir, tout le monde évoluait à la même cadence, comme dans une danse savamment chorégraphiée. Il arrivait donc à surveiller Jude. Il le regardait aller d’une table à l’autre, jouant à l’équilibriste avec des plateaux trop remplis. Comme il s’arrêtait tout le temps pour discuter avec les clients, les commandes s’accumulaient. La plupart des clients étaient des habitués, Danny connaissait leurs goûts. Il sourit.

Ça, on pouvait dire qu’il connaissait bien leurs goûts, oui. Ils servaient un très bon café et la nourriture était délicieuse, mais ce n’était pas la raison majeure de leur succès. Il n’y avait que des jeunes hommes qui travaillaient ici. En faisant couler son café, Danny repensa à leur embauche. Il était arrivé ici par hasard alors qu’il essayait un raccourci dans les ruelles de Soho, mais il s’était perdu. Puis il y avait eu une averse violente et il avait cherché un abri. Il était entré et avait bu un café afin d’attendre la fin de l’averse. Il y avait quelque chose de spécial, ici, mais Danny n’était pas arrivé à saisir ce que c’était, du moins pas au début. Le café était assez cool, avec son mobilier dépareillé et ses posters qui pour la plupart étaient des affiches de films ou de festivals gays. Cela n’avait rien d’anormal, pour le cœur de Soho. Ce qui était étonnant, c’était plutôt l’absence totale de femmes. C’était un jeune et beau serveur qui s’était occupé de lui, qui lui avait souri un peu trop et l’avait fixé plus longtemps qu’il le fallait. Toute l’équipe, des baristas aux plongeurs était composée de jeunes hommes. Et plus il observait la chorégraphie des lieux, plus Dan avait eu la sensation qu’on vendait un peu plus que des sandwichs et des cafés, ici. Il s’était renseigné et on lui avait dit qu’il y avait en effet de l’argent à se faire, et pas seulement en vendant des muffins.

Danny y était retourné quelques fois pour y boire un café et observer le manège. On ne lui avait pas menti, il avait bien deviné ce qui se passait ici. Lorsqu’on connaissait les codes, il était facile de deviner qu’on servait un peu plus que des plats du jour dans ce bar. La deuxième fois qu’il était venu, il avait bu son café, puis demandé à voir le patron. Plein d’assurance, Danny avait regardé l’homme musclé et lui avait dit qu’il cherchait un travail. Danny l’avait regardé droit dans les yeux lorsqu’il avait précisé qu’il avait un large répertoire de compétences et de l’expérience. Il avait sa place dans l’équipe, il était certain de pouvoir offrir aux clients de très bons moments. Bernie l’avait détaillé de la tête aux pieds et l’avait engagé sur-le-champ. Il n’avait pas pensé à Jude, qui disait avoir toujours rêvé de travailler dans un café. Il aurait dû y penser, c’est vrai. Jude avait toujours dit vouloir travailler dans un café, pas dans une chaîne, mais pour un indépendant, Danny avait râlé. Barista Boys remplissait les conditions. Jude avait voulu tout savoir : où c’était, est-ce qu’ils embauchaient encore ? Jude avait travaillé dans des restaurants et en cuisine auparavant, il connaissait le métier. C’était vrai qu’il se plairait ici, bien mieux que dans son travail dans ce fast food. Mais l’idée qu’il soit regardé par les clients comme étant un plaisir à vendre avait rendu Danny malade.

Le premier jour de Danny, Jude était passé le voir. Danny avait essayé de se débarrasser de lui, lui demandant de déguerpir, qu’il avait du travail, mais c’était trop tard ; Jude était conquis. Bernie était sorti de son bureau à ce moment-là et lui avait immédiatement proposé de travailler pour lui. C’était fait, Danny ne pouvait rien y changer. Il s’était alors dit que ça l’aiderait à garder un œil sur Jude, que cela éviterait peut-être qu’il se retrouve à nouveau avec un pauvre type. Parce Jude faisait dans la répétition. Il suffisait qu’un homme sourit gentiment et qu’il dise un ou deux mots doux pour que Jude pense avoir trouvé l’homme de sa vie. Avec son sourire innocent, ses grands yeux et son air éternellement surpris, il serait une cible idéale au Barista Boys. Un café, une viennoiserie et un employé prêt à tout vous donner en échange d’un peu de considération, s’il vous plaît. Eh bien, c’était trop tard, Jude travaillait ici, maintenant. La seule chose que Danny pouvait faire, c’était de s’assurer qu’on ne s’approche pas trop de lui. Et si c’était le cas, il cracherait dans leur café. — Allez, Danny, c’est l’heure de la pause. Il regarda sa montre, ces trois dernières heures s’étaient envolées. Bernie était sorti de son bureau et observait son royaume, s’assurant que tout roulait.

En voyant Jude, il eut un étrange rictus et Danny suivit son regard. Il parlait à deux hommes, la trentaine, dont il débarrassait la table. Un des deux hommes avança son visage et déposa un baiser sur les lèvres de Jude. Ce dernier eut un mouvement de recul, et même depuis l’autre bout du café, Danny le vit rougir, ce qui fit rire les deux hommes. — Mais c’est quoi ce bordel ! La moutarde monta au nez de Danny et il jeta le torchon qu’il avait dans les mains avant de courir vers les tables. Bernie le rattrapa, faisant un signe du menton disant qu’il avait compris. — Hé, ne t’emballe pas. Jude était passé de la surprise au rire, et il était maintenant en train de plaisanter avec les hommes. Il finit de débarrasser et repartit, s’arrêtant pour débarrasser d’autres tables en chemin vers la cuisine. Danny sentit Bernie lui serrer fermement le biceps. — Pars en pause, Danny. Et emmène ton petit ami avec toi. — Jude, ce n’est pas mon petit ami, combien de fois il faudra que je te le répète ? Bernie eut un sourire sceptique. — Alors tu peux m’expliquer pourquoi tu pars en vrille dès qu’un client ose ne serait-ce que lui sourire ? Danny lui lança un regard froid. Bernie planta son regard bleu acier dans le sien comme s’il voulait lui arracher un aveu, ce qui le mit très mal à l’aise.

Il n’avait pas envie qu’on lise le fond de son âme. — Nous sommes des colocataires. C’est mon meilleur ami et c’est tout. Danny ne voyait pas pourquoi il devrait en dire plus, pourquoi il avait besoin de se justifier du fait que bien sûr que non, Jude et lui n’étaient certainement pas ensemble. Bernie se moqua gentiment de lui, et malgré sa peau mate, on voyait que Danny rougissait de gène. Il essaya de se défendre d’un air convaincant. — Je n’aime pas qu’on essaie d’abuser de lui, c’est tout. — Si je voyais qu’ils embêtent Jude ou qu’ils le mettent mal à l’aise, je m’en serais mêlé depuis un moment, mais ce n’est pas le cas. C’est bien que tu veilles sur… ton ami. Allez prendre votre pause, tous les deux. Bernie relâcha enfin sa prise. Danny alla dans la salle de repos à l’arrière du restaurant et vit Jude assis à une petite table. Devant lui, un soda et un sandwich auquel il n’avait pas touché. La seule autre personne dans la pièce qui faisait office de salle de repos et de lieu de stockage était roulé en boule sur un des canapés, les yeux fermés et coupé du monde par son énorme casque audio. C’était comme s’ils étaient seuls.

Danny s’assit face à lui. — Dis, ces types ne t’ont pas embêté, hein ? Jude ne réagit pas, il avait les yeux rivés sur son téléphone. Danny leva les yeux au ciel, exaspéré, et prit une gorgée de café. Il ferma les paupières afin de savourer ce délicieux liquide brun aux saveurs de noisettes. — Il a bloqué mes appels, Danny. Adam m’a bloqué. Il rouvrit les yeux d’un coup. Jude lui tendait son téléphone, les doigts tellement serrés sur l’écran qu’ils en étaient blancs. Danny prit le téléphone en silence. Il l’avait bloqué, cela avait le mérite d’être clair. Il sursauta à la vibration soudaine du téléphone et faillit le faire tomber. Danny ouvrit le message : VA TE FAIRE FOUTRE, ET SURTOUT NE M’APPELLE PLUS JAMAIS. Quel enfoiré. Il était maintenant clair qu’Adam Kovak, le dernier gros naze que Jude avait dégoté ne lui offrirait plus jamais de bijou bon marché. La sortie de Kovak manquait de délicatesse, mais au moins, il était parti, et c’était tout ce qui importait à Danny.

— Pourquoi m’a-t-il quitté ? Il vient de me donner la bague, je ne comprends pas. Danny leva les yeux du téléphone. Jude commença à pleurer. Il détestait voir Jude souffrir, même pour un enfoiré comme cet Adam Kovak. — Quand te l’a-t-il donnée ? Qu’a-t-il dit ? — Hier soir. Tu sais, j’étais censé dormir chez lui. Il a reçu un coup de fil et m’a dit qu’il y avait un changement de plan, qu’il devait sortir pour son travail. Ils manquaient de monde à l’agence de taxi, ils avaient besoin de lui. Danny serra les lèvres. Jude était suffisamment dévasté, il n’allait pas en plus lui dire qu’Adam lui avait menti. — Il me l’a donnée en me disant qu’elle lui faisait penser à moi, qu’elle représentait les sentiments qu’il ressentait pour moi. Nul, vulgaire, sans intérêt. Dan était sacrément en colère, il avait la nausée et il se concentra pour ne pas exploser. Quel enfoiré, vicieux, en plus ! Jude était gentil, doux, attentionné, et crédule, prêt à avaler n’importe quoi s’il pensait que cela lui procurerait son happy end. Danny avait envie de faire avaler sa bague à Adam.

— Dire que je pensais que… tu sais… Jude n’arriva même pas à finir sa phrase. Son visage rougit et ses yeux normalement pétillants étaient ternes. Danny avait mal au cœur, assistant avec impuissance à la prise de conscience de Jude : Adam ne lui avait pas offert un futur commun. Non, la bague avait été une blague cruelle à ses dépens. — Allez, tu sais, s’il a fait ça, c’est qu’il ne valait vraiment pas la peine. Danny avait vu Jude pleurer tant de fois pour des hommes qui l’avaient laissé tomber qu’il aurait dû y être habitué. Mais non, chaque fois qu’il voyait Jude si abattu, si misérable, cela lui déchirait le cœur. Il prit un kleenex froissé dans sa poche et le lui tendit. Jude le prit pour s’essuyer les yeux et renifla. — Je pensais que… je croyais… Il ne put terminer sa phrase, sa voix se brisant et les larmes roulant sur ses joues. Il toussa, s’éclaircit la gorge et essaya de forcer un sourire qui relevait plus de la grimace qu’autre chose alors qu’une expression douloureuse envahissait son visage. — Je pensais vraiment que ce serait différent. Et la bague, je pensais que… Danny avait envie de hurler. Non, ce ne sera jamais dif érent. Pas tant que tu croiras que chaque nouvel homme que tu croises t’emmènera au royaume merveilleux de l’amour éternel.

Danny savait que ce jour arriverait – ce n’était qu’une question de temps –, quand et non pas s’il allait de nouveau prendre un coup dans les dents. La seule chose qui le rassurait, c’était que comme d’habitude, il était là pour ramasser les morceaux. Jude retira la bague de son doigt et la tendit devant lui. — Elle n’est même pas jolie, hein ? Mais tu vois, c’était l’intention qui m’avait touché. Intention qui n’existait même pas, en fait. Je n’aurais jamais pu la porter de toutes façons, elle m’irrite la peau. Il montra sa main à Danny, le doigt couvert de plaques rouges. Ce dernier espéra que c’était la seule infection qu’Adam Kovak lui avait refilée. Jude ne faisait pas toujours suffisamment attention. — Adam faisait attention à ce que nous n’oublions jamais le préservatif. Danny se raidit. Comment sait-il ce que je pense ? — Je ne… — Bien sûr que si. Tu te demandais s’il m’avait laissé un petit cadeau d’adieu, je le sais. Eh bien, non. Pas besoin de me traîner au centre de dépistage.

Jude fit racler la chaise en se relevant. Il soupira, l’air vaincu et les épaules voûtées. — Je ferais mieux de me rincer le visage avant de retourner là-bas. Il sortit de la pièce.

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