A. E. Van Vogt – Le Livre de Ptath

Il était Ptath. Non qu’il pensât à son nom. Celui-ci était tout simplement là, présent comme partie de lui-même, comme son corps, avec ses bras, ses jambes, comme le sol sur lequel il marchait. Non, cette dernière impression était fausse. Le sol ne faisait pas partie de lui-même. Il y avait, bien sûr, une certaine relation entre le sol et lui, mais elle était d’une nature un peu plus surprenante. Il était Ptath, et il marchait sur le sol, il marchait vers Ptath. Il retournait vers la cité de Ptath, capitale de son empire de Gonwonlane, après une longue absence. Cela était fort clair, accepté pour tel sans qu’on eût besoin d’y penser, et cela seul importait. Et il en ressentait encore mieux l’importance à la façon dont il pressait le pas pour voir si la prochaine courbe du fleuve lui permettrait de tourner à l’ouest. A l’ouest, il y avait une vaste étendue d’herbes, d’arbres et de collines couvertes d’une brume bleue, et quelque part derrière ces collines se trouvait le lieu de sa destination. Avec impatience, il regarda le fleuve qui lui barrait le passage. Celui-ci ne cessait de faire des tours et des détours, ce qui avait contraint Ptath par moments à revenir sur ses pas. Cela n’avait d’abord pas paru très grave. Maintenant ce l’était.


De tout son cœur, de toute sa conscience obscurcie, il aspirait à se précipiter vers ces collines de l’ouest, à rire et à crier sa joie à la pensée de ce qu’il allait trouver là-bas. Ce qu’il allait trouver exactement là-bas, il n’en était pas très sûr. Il était Ptath, il retournait vers son peuple. A quoi ressemblaient ces gens ? A quoi ressemblait Gonwonlane ? Il ne pouvait s’en souvenir. En vain s’efforçait-il d’obtenir cette réponse qui semblait sourdre juste en deçà du seuil de sa conscience. Il devait traverser le fleuve, cela il le savait avec certitude. Par deux fois, il avait mis le pied au creux humide du proche rivage, et deux fois il avait reculé, repoussé par son étrangeté. De ce problème provenait la première souffrance qu’il eût éprouvée depuis sa sortie de l’ombre : la peine qu’il éprouvait à former une pensée qui eût un but. Étonné et troublé, il tourna son regard vers les collines qui s’étendaient bas sur l’horizon au sud, à l’est et au nord. Elles étaient absolument semblables à celles de l’ouest, mis à part une différence essentielle : elles ne l’intéressaient nullement quant à lui. Il reporta son regard vers les collines de l’ouest. Il fallait qu’il parvienne jusqu’à elles, fleuve ou pas fleuve. Rien ne pouvait l’arrêter. Ce but, c’était comme un vent, comme une tempête qui faisait rage à l’intérieur de lui-même. De l’autre côté du fleuve, un monde de gloire lui faisait signe.

Il fit un pas dans l’eau, se pelotonna un instant sur lui-même, puis disparut dans le courant noir et tourbillonnant. Le fleuve collait à lui et semblait être vivant comme lui. Lui aussi se déplaçait sur la terre sans faire partie d’elle. Il mit le pied dans un trou profond et cessa tout à coup de penser. L’eau se précipita furieusement contre son menton et il en éprouva le goût tiède et insipide dans sa bouche. É se sentit étouffer. Luttant de toutes ses forces contre l’eau envahissante, il put atteindre un fond moins bas. S’arrêtant, il respira profondément et adressa des menaces à l’eau qui l’avait attaqué. Il n’avait pas peur, mais seulement du dégoût, et la conviction d’avoir été trahi. Il voulait aller vers les collines et le fleuve tentait de l’arrêter en chemin. Mais il n’y parviendrait pas. Il irait, dût-il en souffrir. Il reprit sa marche. Cette fois-ci, il ignora l’oppression qui envahissait sa poitrine et poursuivit son avance à travers i’eau noire qui l’enserrait. Comme si elle s’apercevait de sa défaite, la souffrance finit par disparaître.

Le courant continuait de le pousser et d’arracher ses pieds de la boue molle du fond, mais chaque fois que sa tête émergeait, il pouvait constater qu’il progressait. La douleur réapparut dans sa poitrine lorsqu’il parvint à un endroit où l’eau ne lui arrivait plus qu’à la taille. Il rejeta de l’eau par la bouche et toussa au point que des larmes finirent par brouiller son regard. Pendant un moment, Il demeura tordu de souffrance sur la rive herbeuse, puis la peine disparut. Il se releva et demeura un long moment immobile, regardant le courant sombre et rapide. Lorsqu’il se détourna, il était conscient d’une chose : il n’aimait pas cette eau. Lorsqu’il parvint à la route, son étonnement ne fit que grandir : elle s’étendait en une ligne presque absolument droite jusqu’à l’horizon vers l’ouest, et c’était son uniformité même qui lui conférait une certaine personnalité. Tout comme lui, il était évident qu’elle avait un but, néanmoins si elle allait quelque part, ce n’était pas d’une manière active. Il essaya de la concevoir comme un fleuve immobile, mais il n’éprouvait à son égard ni répulsion ni dégoût. Et lorsqu’il commença d’y avancer, il se rendit compte qu’il n’enfonçait pas. Un bruit le tira de son effort mental. Cela venait du nord. La route arrivait de là en tournant autour d’une colline couverte d’arbres. Sur la route, il ne vit d’abord rien, et puis tout d’un coup la chose lui apparut. Une partie du corps de la chose était semblable à son propre corps.

Cette partie-là avait des bras, des jambes, un tronc et une tête, à peu près semblables aux siens. Le visage était blanc, mais le reste était plutôt de couleur sombre. Là s’achevait toute ressemblance avec lui-même. Au-dessous de cette curieuse image de sa propre personne, il y avait une chose de bois avec des roues et devant celle-ci une autre chose, élancée celle-là, et écarlate, munie de quatre pattes et avec une corne qui jaillissait au milieu de sa tête. Ptath s’avança droit vers la bête, les yeux grand ouverts, ne laissant échapper aucun détail. Il entendit la partie supérieure de la chose émettre un cri dans sa direction, puis le nez cornu s’abaissa vers lui et le toucha à la poitrine. L’animal s’arrêta. Ptath s’écarta avec colère. La partie humaine de la créature continuait de s’adresser à lui à haute voix. Ce n’était pas qu’il ne comprît pas, mais la chose était dressée là-haut, agitant les bras dans sa direction. Elle n’était pas liée au reste, elle était comme lui séparée et différente. Il l’entendit dire : — Qu’est-ce qui vous prend de marcher droit sur mon chariot ? Étés-vous malade ? Qu’est-ce que c’est que cette idée de se promener à poil ? Si les soldats de la déesse vous apercevaient, vous verriez ! Il y avait trop d’idées, trop de mots qui se superposaient. Sa colère disparut dans l’effort qu’il fit pour rassembler tous ces mots dans un ensemble cohérent. — Ce qui me prend ? répéta-t-il enfin. Malade ? L’homme le dévisagea avec curiosité.

— Dis donc, tu es malade, dit-il lentement. Tu ferais mieux de grimper ici à côté de mot et je t’emmènerai au temple de Linn. Ce n’est qu’à cinq kanbs d’ici. Là, on te donnera à manger et on te soignera. Allons, je vais descendre et te donner un coup de main. Comme le chariot avançait un peu, l’homme dit : Qu’est-il advenu de tes vêtements ? Vêtements ? dit Ptath d’une voix étrange. — Eh bien oui, dit l’homme en le regardant. Par le Zard d’Accadistran, voudrais-tu dire que tu ne sais pas que tu es nu ? Cela me paraît être de l’amnésie. Ptath cilla, mal à l’aise. Un certain ton chez le bonhomme ne lui plaisait pas, et lui laissait entendre que quelque chose en lui n’allait pas. Nu ! Vêtements ! hurla-t-il, se remettant en colère. Ne t’emballe pas, cria l’homme. (Puis, tout de suite, il dit plus doucement 🙂 Regarde, des vêtements comme celui-ci. Il désignait sa propre vêture, assez fruste, tenant le revers de sa veste. La colère de Ptath s’évanouit.

Il ouvrit tout grands les yeux, essayant de comprendre que le bonhomme n’était pas vraiment de peau sombre, mais qu’une chose sombre le recouvrait. Il lança un bras vers le vêtement et le tira vers lui pour l’examiner plus à loisir. Il y eut un bruit de déchirure et un bout de tissu lui resta dans les doigts, — Eh bon sang ! s’écria l’homme. Ptath eut un regard de surprise à son adresse. La pensée qui lui venait à l’esprit était que cette créature qui faisait tant de bruit voulait qu’il cessât d’examiner son vêtement. Soudain impatienté, il rejeta le bout déchiré. Mais cela ne semblait pas suffire. Les yeux de l’homme s’étaient plissés, ses lèvres tordues et il dit : — Tu as déchiré ce tissu comme si c’était un simple bout de papier. Tu n’es pas malade. Tu es… Son visage prit l’air dur et décidé. Ses mains s’agitèrent et se lancèrent furieusement vers Ptath qui ne bougea pas, car il était inutile qu’il résistât à une action qui n’avait pas de sens pour lui tant qu’elle n’était pas achevée. Ptath tomba lourdement à terre avec un cri, mais il était trop furieux pour s’apercevoir de sa douleur. Il émit un grognement et se redressa pour voir la carriole s’éloigner rapidement vers l’ouest. L’unicorne courait à grandes enjambées et l’homme se tenait debout sur le char, excitant l’animal avec les rênes. Ptath poursuivit son chemin, pensant à la bête et à la voiture.

Ce serait bien agréable de faire tout le chemin jusqu’à Ptath dans un semblable véhicule. Ce fut seulement bien longtemps après que les immenses bêtes apparurent loin devant lui sur la route. Il les regarda et se sentit encore plus vivement intéressé quand il s’aperçut que des hommes les montaient. Le coup à faire, bien sûr, consistait à s’approcher d’un cavalier et à le bousculer rapidement. Ensuite, il n’y avait plus qu’à s’éloigner à toute vitesse. Il attendit, tout tremblant à l’idée de ce qu’il avait envie de faire. Il n’éprouva de l’embarras que lorsque les animaux se furent rapprochés. Ils étaient plus grands qu’il n’avait pensé. Ils le dominaient. Ils étaient deux fois aussi grands que lui et solidement bâtis. Leur long cou se terminait par une petite tête à l’expression méchante et surmontée de trois cornes. Le jaune vif de ce cou contrastait vivement avec le vert de leur corps et le mauve de leur longue queue effilée. Ils s’avançaient rapidement et s’arrêtèrent dans un nuage de poussière. C’est bien lui, dit l’un des hommes. Le paysan l’a décrit fort exactement.

C’est un bel homme, dit le second. Comment allons-nous nous assurer de sa personne ? Je l’ai déjà vu quelque part, dit un troisième en fronçant les sourcils. J’en suis sûr et cependant je ne saurais dire où. Ils étaient donc venus à sa recherche, car on le leur avait décrit. C’était l’homme à la carriole, bien sûr, son ennemi. Pourquoi celui-ci était-il son ennemi, voilà qui échappait à sa compréhension, mais cela ne fit que raffermir sa détermination. La longue queue qui pendait jusqu’à terre lui parut constituer le meilleur moyen de grimper sur l’une des bêtes, mais le cavalier comprendrait alors ses intentions. Au fond, la meilleure manière de s’y prendre consisterait en une variante de la façon dont l’homme s’était conduit avec lui. — Voulez-vous me donner un coup de main pour monter, dit Ptath. Il y a cinq kanbs d’ici à Linn et là-bas, au temple, on me donnera à manger et on me soignera. Descendez et donnez-moi de l’aide. Je suis malade et n’ai pas de vêtements. Le ton de sa voix lui parut convaincant. Il attendit, surveillant leurs réactions, attentif à chaque mot et à chaque geste, enregistrant les phrases dans sa mémoire en se promettant de les étudier ultérieurement et se concentrant en attendant sur son projet. Les hommes se regardèrent l’un l’autre, puis ils éclatèrent de rire.

Enfin, l’un d’eux dit d’un air protecteur : Mais bien sûr, mon vieux, on va vous donner un coup de main. C’est même pour cela que nous sommes venus. Votre notion des distances est singulièrement faussée, étranger, dit un autre. Linn est à trois kanbs d’ici et non à cinq. (Et il ajouta en riant 🙂 Heureusement que vous n’êtes pas dangereux. Nous croyions qu’il s’agissait d’un rebelle. Jette-lui les vêtements que nous avons apportés, Dallird. Un paquet tomba sur l’herbe en bordure de la route. Ptath se jeta dessus avec curiosité et étendit chaque pièce de vêtement sur le pré, étudiant du coin de l’œil la façon dont les trois hommes étaient vêtus. Il y avait quelques objets d’apparence superflue dans le paquet et il les rejeta. Il constata que les hommes le considéraient en grimaçant. — Imbécile, dit l’un d’eux, tu ne sais donc pas ce que c’est que des vêtements ? Regarde donc. Ça, ce sont des sous-vêtements. Ça va en dessous. Enfile-les d’abord.

L’esprit de Ptath fonctionnait maintenant plus vite. Il avait plus de matériaux pour raisonner. Il comprit en un éclair ces derniers mots et, en moins de deux minutes, il fut habillé. Il marcha en direction d’un des animaux et tendit la main vers l’homme qui le montait, Dallird, celui-là même qui lui avait jeté les vêtements. — Aidez-moi à monter, dit-il. La nouvelle version de son plan qui venait de surgir dans son esprit était aussi simple qu’efficace. L’homme se pencha. — Prends ma main, dit-il, et agrippe-toi à la selle

.

Déclaration obligatoire : Comme vous le savez, nous faisons de notre mieux pour partager gratuitement avec vous une archive de dizaines de milliers de livres. Cependant, en raison des récentes augmentations de prix, nous éprouvons des difficultés à payer nos fournisseurs de services et nos éditeurs. Nous croyons sincèrement que le monde sera plus vivable grâce à ceux qui lisent des livres et nous voulons que ce service gratuit continue. Si vous pensez comme nous, faites un petit don à la famille "FORUM.PICTURES". Merci d'avance.

Télécharger Gratuit PDF

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Telecharger Livre Gratuit ● PDF | Free Books PDF | PDF Kitap İndir | Baixar Livros Grátis em PDF | PDF Kostenlose eBooks | Descargar Libros Gratis PDF |