A. E. Van Vogt – Le Silkie

Les rues de la ville haïtienne avaient été douloureusement brûlantes sous les pieds de Marie ; elle avait eu l’impression de marcher sur des plaques de métal surchauffées. Il faisait plus frais dans le jardin mais elle venait de quitter l’ombre des arbres et avançait en plein soleil vers le vieillard assis. Maintenant, il riait désagréablement, montrant ses fausses dents blanches trop régulières. — Avancer de l’argent pour renflouer un vaisseau englouti avec son trésor ? Vous me prenez pour un imbécile ! Il rit encore, puis il la considéra entre ses paupières d’un regard lascif et fatigué. Il ajouta : — Naturellement, si un joli brin de fille comme vous était très gentille avec un vieil homme… Il attendait, assis au soleil comme un crapaud ridé, imprégnant de chaleur des os qui ne semblaient plus capables de se réchauffer eux-mêmes. Malgré le soleil, il frissonna comme s’il avait froid. Marie Lederle l’examina avec curiosité. Elle avait été élevée par un capitaine au long cours plein d’un humour gaillard, et elle était vaguement surprise de voir que ce vieillard lubrique pouvait encore avoir dans l’œil une étincelle humide à la vue d’une jeune femme. Elle reprit posément : — Le navire a sombré pendant la guerre près d’une île au large de Santa Yuile. C’était le dernier bateau que mon père commandait ; alors quand la compagnie a refusé de financer une expédition, il a décidé de chercher des capitaux dans le secteur privé. Un de ses amis lui a conseillé de s’adresser à vous. C’était un mensonge ; elle s’était renseignée. Il était simplement le dernier d’une longue liste de « possibles ». Elle poursuivit vivement : — Et pour l’amour du ciel, ne vous vexez pas ! Il y a encore des gens qui ont l’esprit aventureux. Pourquoi un vieux flambeur comme vous, Mr Reicher, ne passerait-il pas ses derniers jours à faire une chose passionnante ? Les lèvres minces se retroussèrent sur les dents trop parfaites.


— Vous avez là votre réponse, mon enfant, dit-il un peu plus aimablement. Je consacre mes économies à la recherche médicale. J’espère encore que l’on fera une découverte… Il haussa ses maigres épaules et une peur véritable envahit son visage. — Je ne suis pas bien loin de la tombe, vous savez. Un instant, Marie le plaignit. Elle songea au temps où elle aussi serait vieille et faible. L’idée passa comme un nuage dans un ciel d’été. Elle avait un problème plus urgent. — Alors vous n’êtes pas intéressé ? — Pas le moins du monde. — Même pas un tout petit peu ? — Même pas un dixième d’un pour cent, déclara sèchement Reicher. Elle le quitta sur un dernier mot : — Si vous changez d’idée, vous nous trouverez amarrés au môle quatre à bord de la Golden Marie. Elle retourna vers le port où le petit yacht se rôtissait au soleil dans un alignement de bateaux semblables. C’était en majorité des bateaux de haute mer, appartenant pour la plupart à des plaisanciers des États-Unis. Il y avait à leur bord des gens qui jouaient au bridge ou dansaient au son de phonographes coûteux ou lézardaient au soleil. Marie ne les aimait pas, parce qu’ils avaient de l’argent à ne savoir qu’en faire, alors que son père et elle, presque fauchés, commençaient à désespérer.

Elle monta à bord, se brûlant les doigts sur la lisse surchauffée. Rageusement, elle se claqua la cuisse comme pour chasser la sensation de brûlure. — C’est toi, Marie ? La voix de son père montait d’en bas. — C’est moi, George. — J’ai rendez-vous avec un nommé Sawyer. Il y a tout un tas de gros pontes à la retraite par ici. Une chance de plus, tu sais. Marie ne répondit pas et le regarda monter lourdement. Il portait son plus bel uniforme mais le temps avait provoqué en lui de subtiles modifications et il n’était plus le bel homme solide de son enfance. Ses tempes grisonnaient, son nez et ses joues portaient les marques indélébiles que présente le visage de bien des négociants en vins. Il vint embrasser sa fille. — J’espère surtout pouvoir parler à un vieux bonhomme très riche – Reicher – qui sera là. Marie ouvrit la bouche pour lui dire qu’il perdrait son temps mais elle se ravisa. Elle avait remarqué que l’uniforme impressionnait encore les gens. Reicher aurait peut-être plus de mal à opposer un refus sec à un homme mûr, cultivé.

Restée seule, elle se demanda soudain quel genre de réunion pouvait faire sortir Mr Reicher de sa retraite. Elle déjeuna sans se presser, de fruits trouvés dans le réfrigérateur, puis elle composa un poème chantant les fraîches délices des mers tropicales où le soleil était aussi brûlant que l’ire d’un assassin. Après avoir rangé le poème dans un tiroir plein de pièces en vers et de fragments de poésies, elle monta s’asseoir sur le pont, à l’ombre d’une bâche, et contempla la mer et l’animation du port. Les vagues scintillaient au soleil de l’après-midi et leurs reflets mouvants brillaient sur les coques et sur les murs d’un blanc aveuglant de la ville. C’était un tableau qui la fascinait toujours, mais elle ne savait plus très bien si elle l’adorait ou le détestait. C’est merveilleux, ici, pensa-elle, mais dangereux pour un père et une fille sans le sou. Elle frémit en songeant à l’étendue de ce danger, puis elle haussa les épaules d’un geste de défi en se disant : Au pire, je pourrai toujours faire quelque chose. Elle ne savait pas très bien quoi. Finalement, elle descendit, se mit en maillot de bain, et bientôt elle pataugeait lentement dans la mer tiède au doux balancement. La nage était une sorte d’euthanasie, naturellement… encore un jour enfui comme des centaines d’autres, chacun semblable à un petit caillou tombant dans l’océan du temps, sombrant sans laisser de trace. Elle se retourna sur cette avenue de jours ensoleillés, individuellement délicieux, collectivement irritants parce qu’elle avait le sentiment de gaspiller sa vie. Et, pour la énième fois, elle allait prendre quelque sérieuse résolution quant à son avenir, quand elle s’aperçut qu’à bord du superbe voilier mouillé à une trentaine de mètres Sylvia Haskins était montée sur le pont et lui faisait signe. Docilement, Marie nagea dans sa direction et se hissa à bord à contrecœur, toute ruisselante. Elle détestait Henry Haskins, le mari de Sylvia, aussi fut-elle soulagée quand son amie lui dit : — Henry s’est rendu à une réunion au sujet de je ne sais quelle grande découverte médicale et nous devons aller dans une île près d’ici pour voir quelque chose ou quelqu’un sur qui elle a été employée avec succès. — Ah ? fit Marie.

L’idée qu’elle se faisait de Henry Haskins différait probablement de celle de sa femme. Athlète de lit à sang froid – ainsi se décrivait-il lui-même – Henry avait tenté plusieurs fois de séduire Marie. Il n’y avait renoncé que le jour où il avait dû affronter la pointe aiguisée d’un couteau manié avec une fermeté qui le convainquit que c’était là une « corneille » qu’il n’aurait pas. Henry appelait les femmes des corneilles, et elles feignaient de voir là une charmante originalité. Comparée à son mari, Sylvia était douce, amicale, faible et bonne, des qualités auxquelles Henry attachait un grand prix. « Cette corneille de Silly a si bon cœur », disait-il affectueusement. Que quelqu’un ait trouvé un moyen de prolonger la vie d’Henry fit frémir Marie. Mais cela l’intéressa d’apprendre qu’il était à une réunion. Elle fut aussitôt certaine que – dans une petite ville comme Santa Yuile – c’était celle-là même à laquelle s’était rendu son père. Elle le dit. — Alors ce ne sera peut-être pas un au revoir ! s’exclama Sylvia. Je crois que Mr Peddy, le vieux Grayson, et les Heintz, et Jimmy Butt et au moins deux ou trois autres sont dans le coup. Et le vieux Reicher, pensa Marie. Seigneur ! — Tiens, voilà ton père ! annonça Sylvia. Le capitaine Lederle aperçut sa fille et s’arrêta.

Il leva les yeux vers les deux femmes, en se frottant les mains d’un air enthousiaste. — Va mettre de l’ordre dans ma cabine, Marie, dès que tu pourras. Mr Reicher monte à bord ce soir et nous partons demain à l’aube pour Echo Island. Marie ne posa pas de questions devant Sylvia Haskins, toujours aux aguets. — D’accord, George, répondit-elle joyeusement. Elle plongea, et bientôt elle descendait dans la cabine de son père. Il l’y suivit et quand elle se retourna, elle vit que sa bonne humeur l’avait quitté. — Nous sommes simplement embauchés, expliqua-t-il. J’ai joué cette comédie pour Sylvia. Marie ne dit rien et il prit sûrement son silence pour une accusation car il se-défendit : — Je n’ai pas pu faire autrement, ma chérie. Je ne pouvais pas laisser échapper une chance, si mince soit-elle. — Raconte-moi tout, dit-elle gentiment. Son père paraissait désolé. — Bof ! Un vieux charlatan prétend qu’il a découvert une méthode de rajeunissement et ces vieux roués se cramponnent à cet espoir. J’ai fait semblant d’être intéressé, dans l’espoir d’en tirer quelque chose, et ça a marché.

À vrai dire, c’était plus ou moins une victoire. Du naufrage de ses propres projets, George avait sauvé cette relation magique, un nouveau contact. Ce que signifierait la présence à bord de Reicher restait obscur. Mais Reicher serait là. — Est-ce que nous emportons le matériel de plongée ? demanda calmement Marie. — Naturellement. Cette pensée parut réconforter le capitaine. 2 Pour la mer, c’était une journée comme tant d’autres. Elle s’insinuait en souplesse entre les rochers et les coraux de cette île lointaine. Là, sur le sable, elle murmurait tout bas. Ici, sur un récif, elle rugissait en rencontrant la résistance du roc. Mais toutes ses émotions bruyantes étaient à la surface. Dans les profondeurs du large, l’océan se taisait. Marie était assise sur le pont du bateau quelque peu délabré et sentait qu’elle ne faisait qu’un avec le ciel, la mer et l’île où les hommes avaient débarqué. Elle était heureuse que personne n’eût suggéré un bridge pour les dames en attendant le retour des hommes.

On était au milieu de l’aprèsmidi, les dames faisaient probablement la sieste, et Marie avait entièrement pour elle le monde de l’océan. Son regard distrait surprit un mouvement dans l’eau et elle baissa les yeux. Puis elle se pencha par-dessus bord avec étonnement. Une silhouette humaine nageait au fond de l’eau, à plus de quinze mètres au-dessous d’elle. La mer était singulièrement transparente et l’on distinguait le fond de sable. Plusieurs poissonsperroquets ondulaient dans ces profondeurs cristallines et filaient hors de vue dans l’ombre des falaises, près de l’île. L’homme nageait avec beaucoup d’aisance. Le plus stupéfiant, c’était qu’il se trouvât à une telle profondeur et, déformé par les mouvements de l’eau, son corps semblait singulier, pas tout à fait humain. Alors même qu’elle formulait cette pensée, il leva les yeux, l’aperçut et rapidement, d’une poussée fantastique, il remonta vers elle. Et alors seulement, au moment où il émergeait de la mer, Marie comprit… Il n’était pas humain. La créature qui venait de surgir de l’eau avait un corps d’apparence humaine. Mais sa peau était anormalement épaisse, comme si elle était recouverte de couches de graisse et d’autres protections contre le froid et l’eau. Et Marie, qui avait vu un grand nombre de variantes de la faune marine, reconnut immédiatement ce qu’il avait sous les bras… des ouïes ! Ses pieds étaient palmés et il mesurait plus de deux mètres de long. Depuis des années déjà, elle ne connaissait guère la peur ; aussi recula-t-elle à peine, le cœur battant – un peu – en retenant son souffle quelques secondes de plus que d’ordinaire. Comme sa réaction était infime, elle le regardait fixement quand il… changea.

Il était encore dans l’eau quand cela se produisit. Et il tendait le bras vers la lisse du petit bateau. Le long corps solide raccourcit ; la peau épaisse s’affina, la tête rapetissa. En quelques secondes, Marie constata que ses muscles se tordaient, bougeaient, se bandaient sous une peau étrangement mobile. Les reflets de la mer ensoleillée cachaient certains de ces mouvements, mais ce qu’elle voyait c’était un « poisson » de deux mètres se transformant rapidement en un jeune homme entièrement nu. Cet être, humain par tous les aspects, sauta à bord en voltige, apparemment sans effort. Elle vit qu’il mesurait plus d’un mètre quatre-vingts, et qu’il n’était pas le moins du monde décontenancé. D’une agréable voix de baryton, il déclara : — C’est moi l’objet de toute cette excitation. Le vieux Sawyer s’est vraiment surpassé en me produisant. Mais vous devez être choquée. Alors trouvez-moi un caleçon, vous voulez bien ? Marie ne bougea pas. Il avait un visage vaguement familier. Autrefois – il y avait très longtemps, lui semblait-il – elle avait eu un jeune homme dans sa vie… jusqu’à ce qu’elle découvre qu’elle faisait simplement partie d’un bataillon de filles, avec lesquelles il menait une existence infiniment plus érotique que tout ce qu’elle lui avait permis. Ce jeune homme-ci ressemblait à ce jeune homme-là. — Vous n’êtes pas… Il parut savoir ce qu’elle voulait dire car il secoua la tête en souriant.

— Je promets, moi, d’être absolument fidèle, assura-t-il. (Il poursuivit 🙂 Nous avons besoin, Sawyer et moi, d’une jeune femme qui porte mon enfant. Nous pensons pouvoir reproduire ce que je peux faire mais nous devons le prouver. — M-mais… ce que vous pouvez faire est si parfait, protesta Marie s’apercevant à peine qu’elle ne résistait pas du tout à sa proposition. Elle éprouvait déjà, vaguement, un sentiment singulier de plénitude, comme si enfin elle allait pouvoir faire quelque chose pour compenser les années gâchées. — Vous n’avez vu qu’une partie de ce que je peux faire, dit le jeune homme. J’ai trois formes. Non seulement Sawyer est remonté en arrière jusque dans l’histoire marine de l’homme mais il a exploré aussi ses possibilités futures. Une seule de mes formes est humaine. — Quelle est la troisième ? souffla Marie. — Je vous le dirai plus tard, répliqua-t-il. — Mais c’est… c’est fantastique ! Qu’est-ce que vous êtes ? — Je suis un Silkie, répondit-il. Le premier Silkie

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