A. E. van Vogt – Ténèbres sur Diamondia

Des pensées grises, sous un ciel gris, lut Morton… Au delà des toits assombris de la Nouvelle Naples Christomena voyait de sa fenêtre le sommet du Vésuve II cracher et fumer inlassablement. Elle laissait ses idées prendre forme dans le lointain, dans les volutes de fumée, comme une personne qui cherche des images dans les flammes dansantes d’un feu de bois. » Il interrompit sa lecture parce que la voiture plongeait et rebondissait brusquement dans un trou d’obus ; et d’ailleurs depuis son arrivée sur Diamondia VI il ne parvenait pas à fixer son attention bien longtemps et avait déjà atteint sa limite. Morton ferma un instant les yeux et les cligna fortement plusieurs fois (subrepticement, il l’espérait), pour tenter à nouveau de chasser de son esprit l’obscurité lancinante. Ce bref effort, qui allait se répéter tout au long de la journée, le soulagea pour la dix millième fois depuis qu’il avait atterri avec la Commission de Négociation. Soudain, comme si un fardeau se soulevait, l’obscurité se dissipa. Instantanément, il se sentit plus léger, presque normal. Il jeta un coup d’œil au lieutenant Bray, qui conduisait. Le bruit courait que ce jeune officier des Renseignements, affecté depuis peu au commandement de la Nouvelle Naples, écrivait des romans ; mais c’était la première fois que Morton lisait un échantillon de sa prose. — Est-ce que les gens lisent vraiment ce genre d’histoires invraisemblables ? demanda-t-il, en reprenant le fil de sa pensée que l’obscurité avait interrompue. La maigre figure de Bray se pinça. — C’est difficile de le savoir, avoua-t-il. Une trentaine ont été publiées. Et une trentaine d’autres, ni meilleures ni plus mauvaises, ont été refusées. À mon avis, tout dépend de l’opinion de l’éditeur terrestre et de l’enthousiasme qu’il éprouve en recevant un récit en direct, si l’on peut dire, de la ville exotique où il se déroule.


Celui-ci sera daté de la Nouvelle Naples, à Diamondia. Morton hocha la tête et se surprit à sourire, pour la première fois depuis bien longtemps. — Quel est le sujet ? demanda-t-il. — Une riche héritière diamondienne, expliqua le lieutenant, entraînée dans le tourbillon de la guerre, tombe amoureuse d’un soldat terrestre, mais il s’agit en réalité d’un milliardaire qui s’est engagé comme simple soldat. Parce qu’il est comme ça. Et elle a toujours été opposée à la guerre. Morton essaya d’imaginer cette histoire et en fut incapable. Puis il s’efforça de voir le lieutenant Bray en train de travailler d’arrache-pied et de trouver les mots nécessaires pour raconter son histoire. Cela lui parut encore plus impossible. Il soupira et se carra sur son siège. — Pourquoi ne racontez-vous pas plutôt le travail que nous faisons ici ? Le lieutenant Bray soupira à son tour. — Tout le monde me pose cette question. À vrai dire, ce n’est guère passionnant. La raison de notre présence ici, procéder à l’évacuation rapide de toutes les armées de la fédération terrestre, est vraiment trop affreuse. Nous savons très bien que les Irsks assassineront tous les humains de Diamondia, dès que nous serons partis.

Alors j’espère que cette nouvelle sera publiée avant que ce drame survienne. — Rien ne prouve que les Irsks massacreront qui que se soit, protesta vivement Morton, sans trop croire à ce qu’il disait. C’était la position officielle, et il estimait de son devoir de la formuler. Il faisait partie de la Commission de Négociation, après tout. — Prenez cette fille, Isolina Ferraris, que vous allez voir, reprit Bray. Elle est assez jolie, je suppose, si on aime ce type-là. Il paraît que sa mère était terrestre, d’Italie et qu’elle est morte en couches. Théoriquement, Isolina devrait être une parfaite héroïne. Mais où est la vérité ? C’est une nationaliste diamondienne. Elle a fait une arme de son corps. Tout le monde se désespère et a peur que les qualités que l’on prête aux êtres humains soient devenues illusoires. Mais son père est en liaison, dans ce secteur, avec les groupes de résistance. Alors nous avons à affronter une jeune femme en colère… De plus, le réseau tout entier est terrifié et assassine les dissidents à tour de bras, et ils n’ont plus aucune confiance en nous. Alors que chez nous, les gens s’imaginent que la masse des Diamondiens est formée d’êtres raisonnables, prêts à se rendre paisiblement pour que nous n’ayons plus à payer d’impôts aussi exorbitants ! — Ils sont raisonnables, dans l’ensemble, observa Morton, tout en pensant à part lui : « Du moins, nous l’espérons. » — Pas ceux-là, mon colonel, protesta le lieutenant.

Imaginez une intrigue, avec une centaine de personnages égoïstes, vils, méchants, qui ne pensent qu’à eux et jamais un instant aux malheureux contribuables de la fédération. Dont pas un n’est capable de consentir le noble sacrifice que l’héritière, dans mon roman… Bray s’interrompit brusquement, la voiture fit une dangereuse embardée au milieu de la circulation très dense, mais il réussit à reprendre le contrôle de la direction et à s’arrêter le long d’une bordure de trottoir rouge. Il ne regarda même pas Morton. Assis au volant, le dos raide, il cligna des yeux plusieurs fois. Morton, ahuri, muet de stupeur, l’observa en se disant que c’était exactement l’attitude qu’il devait avoir eue lui-même quelques instants plus tôt. Bray commençait déjà à se remettre ; à retardement, Morton comprit qu’il aurait dû s’étonner de l’étrange attitude du lieutenant. — Qu’est-ce qu’il vous arrive ? demanda-t-il. Le jeune homme parut se tasser sur son siège mais ce fut cependant d’une voix normale, ferme, qu’il répondit : — J’avais justement l’intention de vous parler de ça aujourd’hui, mon colonel. J’étais heureux de faire la route avec vous, pour avoir l’occasion de me confier à vous. Comme mon état varie en intensité, j’attendais une crise plus grave. Et vous venez d’y assister. — Votre état ? murmura Morton sans se compromettre. Un long silence. Et puis Bray expliqua : — Périodiquement, quelque chose semble m’envahir. — Que se passe-t-il au juste ? demanda Morton, retenant machinalement sa respiration, attendant impatiemment la réponse, le cœur battant.

— Eh bien… — Est-ce que vous avez l’impression… Est-ce que vous sentez comme une obscurité ? — Précisément ! s’exclama Bray. C’est comme si quelque chose, une autre entité, cherchait à… Il s’interrompit de nouveau, hésitant, cherchant ses mots. Morton songea à sa propre obscurité. Et il s’interrogea sur sa nature, à la lueur du mot que Bray venait d’employer. Entité. Dieu de Dieu, pensa-t-il, est-ce possible ? Il connut pendant un instant la terreur, une sensation de catastrophe. Et puis, pour se délivrer, il eut recours à son vieux remède : regarder autour de lui, s’orienter. Cette fois, il eut du mal. Parce que l’effort était presque aussi automatique que le trouble interne qui le rendait nécessaire. Cependant, il avait conscience d’être toujours sur la Via Roma. Tout autour d’eux, des voitures fonçaient follement, conduites par des gens au regard vif, au sourire vague. En contemplant fixement la circulation, les yeux encore un peu vitreux, Morton commença à se sentir mieux. Les battements affolés de son cœur se calmèrent. La peur s’éloigna. Il s’aperçut qu’il n’examinait pas le facteur entité comme une nouvelle calamité mais comme un vieux problème auquel il avait déjà accordé de mûres réflexions.

… À côté de lui, le lieutenant Bray s’était remis à parler, de sa voix normale, résolue, à peine altérée par l’inquiétude. — Je me répète que je devrais subir un examen psychiatrique, disait le jeune homme, mais j’ai peur que ça fasse mauvais effet dans mon dossier. Alors je remets sans cesse à plus tard. Morton, qui avait envisagé lui-même de consulter un médecin, hocha la tête comme s’il acceptait la raison donnée. En réalité, la situation était bien plus grave que ne le craignait Bray. Il occupait lui-même un échelon suffisamment élevé pour savoir que de telles questions étaient réglées d’une manière atrocement routinière. Les psychiatres, envoyés en stage sur les planètes lointaines, étaient généralement très jeunes ; ils avaient appris à ne pas chercher à guérir qui que ce soit, au risque d’y perdre leur réputation. Le malade — la victime innocente — était donc immédiatement dirigée sur un hôpital militaire situé dans un autre univers. Ce qui lui arrivait là-bas et ce qu’il advenait de sa carrière avait de quoi faire frémir les rares personnes qui pouvaient avoir de ses nouvelles par la suite. Il craignait fort que Bray — et peut-être aussi lui-même — n’appartienne pas à un échelon suffisamment supérieur pour échapper à un tel sort. Ce genre de réflexions n’avait rien de grisant. Soudain, il eut conscience non seulement de la circulation mais de l’endroit où ils se trouvaient. — Le musée est là, un peu plus loin, dit-il. Vous pourrez m’y déposer. Je ferai le reste du chemin à pied.

Tandis que Bray redémarrait et avançait prudemment, Morton reprit : — Ne parlez à personne de votre état, surtout ; pas avant que nous ayons eu une autre conversation. Et n’allez pas consulter un psychiatre. Bray hocha la tête sans rien dire, le regard rivé sur la chaussée. Mais une ou deux minutes plus tard, quand il eut arrêté la voiture devant le musée, il hasarda, d’une voix inquiète : — Mon colonel, vous êtes bien sûr que vous pouvez aller voir cette fille tout seul ? Ces Diamondiens sont une foutue bande d’assassins… — Nous sommes leur unique espoir, assura Morton. Nous persuader de rester, c’est leur seul atout. Tout le monde sait qu’on ne peut pas organiser un pont aérien pour évacuer un demi-milliard d’habitants d’une planète. Alors, ils ont tout intérêt à ne pas nous énerver. Bray ne parut pas convaincu. — Puis-je me permettre de demander, mon colonel, où vous espérez en venir, en traitant directement avec la clique de ce général Ferraris ? — Eh bien… Morton se tut, brusquement pris de court. Ce qui l’inquiétait, c’était qu’il n’avait pas reçu d’ordres précis de Paul Laurent, le chef de la Commission de Négociation. Laurent lui avait simplement dit : « Dans le fond, Charles, nous ne pouvons rien faire. Notre commission porte un titre ronflant qui ne signifie rien. Nous ne sommes pas là pour « négocier » mais pour évacuer de cette planète les forces de la fédération terrestre, et nous allons nous efforcer d’y parvenir, que l’on négocie avec nous ou non. Mais malgré tout, agissez comme si notre but était bien de négocier. De cette façon, nous pourrons peut-être réussir à régler la question.

» Ça ne voulait pas dire grand-chose, en somme. Sans trop savoir comment, pensait Morton, je me suis déjà beaucoup plus engagé que ne le permettaient ces instructions. Au fond, il rêvait de pouvoir résoudre par des négociations le terrible problème de Diamondia. — Ne soyez pas trop cynique, lieutenant, dit-il à voix haute. Et n’allez pas imaginer que tous ces groupes sont formés d’assassins. Le général Ferraris et sa fille ont, d’après mes rapports — et c’est la raison pour laquelle je suis ici — contacté un important groupe irsk et envoyé déjà une délégation pacifique. Nous aimerions connaître les détails de cette transaction et j’ai pensé que le plus simple était sans doute d’aller leur poser des questions. Pourquoi pas ? — Ah ! fit Bray. Morton se garda d’insister et changea de conversation. — Vous tournerez là-bas à gauche, dit-il en tendant le bras. La Strada del l’Avenaccio se trouve juste après le jardin botanique. Vous la suivrez jusqu’à Camodochino Corapo, ça doit faire une dizaine de kilomètres, douze au plus si je me souviens bien. Je vous y rejoindrai ce soir, pour notre visite au domaine Ferraris. Demain, à partir de midi, nous surveillerons le carrefour à Corapo, et dans l’après- midi nous intercepterons des voitures au hasard. Selon nos renseignements, certaines devraient transporter la délégation de paix retour de mission.

(Il faillit ajouter « J’espère » mais se retint et poursuivit posément 🙂 — N’oubliez pas que notre but n’est pas de bousiller des négociations de paix mais de découvrir leur véritable nature. Si nous utilisons correctement notre technologie de dissuasion, nous pouvons être à peu près sûrs que les membres de la délégation ne révéleront pas que nous les avons interpellés… Leur orgueil… À mon avis, la solution à Diamondia dépendra avant tout de la logique. C’est-à-dire que la raison n’aura rien à faire là-dedans. Quant au capitaine Marriott, il commande la base de Corapo. De quel côté estil ? C’est ce que nous avons besoin de savoir. Bray promit de tout faire pour le découvrir. Mais le ton de sa voix n’était pas enthousiaste. Et d’après son expression, il pensait à autre chose. Il paraissait perplexe. — Mon colonel, dit-il brusquement, il y a maintenant près de deux mille ans que la technologie et la science gouvernent le monde. Et pourtant aujourd’hui, en 3819, l’humanité est toujours aussi turbulente et rebelle. Comment se fait-il que l’on n’ait pas encore pu inventer une pilule que nous ferions absorber à tous ces Diamondiens insensés pour les civiliser ? Morton ne put s’empêcher de sourire, bien que la question l’arrachât à ses pensées. — J’ai une réponse, dit-il, mais je ne sais pas si c’est la bonne. — Laquelle ? — L’homme continue de penser avec ce que l’on appelait autrefois la logique moderne. Mais sa nature intrinsèque, comme l’univers, opère sur les bases de la logique définie.

— Ma foi, marmonna Bray. Vous devez avoir raison. Cependant, sa figure enfantine exprimait toujours l’insatisfaction, et il se secoua, se tournant vers la chaussée comme s’il s’attendait à ce que Morton descendît de la voiture. Morton ne bougea pas. Il était sidéré de comprendre qu’il avait brusquement un nouveau sujet de réflexion. Le fait que Bray ait aussi une obscurité dans son esprit est un renseignement d’une importance capitale ! Se pourrait-il que quelqu’un possédât une machine, braquée sur Bray et sur moi ? Jusque-là, ça ne paraissait pas bien dangereux. Mais le fait que deux officiers de Renseignement aient été touchés devrait être significatif. Est-ce que l’obscurité peut influencer sur d’autres événements ? Non, ce n’est pas possible ! Les nationalistes diamondiens devaient passer au second plan, ils étaient moins importants que le phénomène qui se produisait dans son esprit et dans celui de Bray. Par exemple, il devait découvrir immédiatement si d’autres gens avaient souffert de ces mêmes troubles. … La voix de Bray s’insinua dans ses pensées, étrangement lointaine : — Ça ne va pas, mon colonel ? Morton fut aussitôt alerté par cette impression d’éloignement. Une autre de ses innombrables batailles avec l’entité allait être révélée. Il répliqua précipitamment : — Annulez les ordres que je viens de vous donner, lieutenant. La fille peut attendre. Ce que vous m’avez dit à l’instant, à propos des troubles dont vous souffrez, m’intéresse. Reconduisez-moi au quartier général.

Alors qu’il parlait encore, Morton s’aperçut que la masse d’obscurité qui l’envahissait était très considérable, comme cela arrivait parfois. Il fit un effort pour résister. Et ce fut la dernière chose qu’il se rappela plus tard. 2 Ahuri, pétrifié, le lieutenant Bray vit Morton se tasser sur lui-même et glisser lentement sous le tableau de bord. La nuque s’accrocha au rebord du siège et la tête y resta posée, la bouche ouverte. Le corps recroquevillé, ne pouvant aller plus loin, resta coincé. À ce moment seulement, pas une seconde plus tôt, Bray se dit : Mon Dieu, il a été assassiné ! Horrifié, il se pencha sur le corps inerte de son officier supérieur et resta accroupi, sans se permettre d’autre réaction, et se contentant d’enregistrer la scène. Le vent brûlant, dont Bray ne se rappelait jamais le nom, soufflait de la baie, apportant la chaleur perpétuelle du continent, à cent milles au delà des eaux, et aussi l’humidité de la mer. Tout ruisselant de sueur, Bray pensa que s’il y avait eu un bruit en rapport avec l’attentat il n’aurait pu l’entendre. Même la détonation d’un pistolet — l’arme la plus probable dans cette Nouvelle Naples désuète — aurait été couverte par le grondement furieux de la circulation.

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