A. G. Riddle – Le Fléau Atlantis

La scientifique ouvrit les yeux, puis secoua la tête pour remettre de l’ordre dans ses idées. Le vaisseau avait accéléré sa séquence de réveil. Pourquoi ? D’ordinaire, le processus était beaucoup plus graduel. À moins que… L’épais brouillard qui l’enveloppait se dissipa quelque peu. Une lumière rouge se mit à clignoter sur le mur. Une alarme… Un courant d’air glacé la traversa, dispersant les dernières volutes blanches. Elle sentit la morsure sur sa peau. Le tube dans lequel elle flottait venait de s’ouvrir. La scientifique en sortit. Le sol de métal était froid sous ses pieds nus. D’un pas mal assuré, elle s’approcha du panneau de commande. Des bulles de lumière vert et blanc pétillèrent en tout sens, par vagues, tels de petits jets de lucioles colorées jaillissant du panneau pour envelopper sa main. Ses doigts remuèrent et l’affichage mural réagit. Oui, c’est bien ça… Il s’en fallait encore de cinq siècles pour achever les dix mille années du cycle d’hibernation. Elle se retourna vers les autres tubes dans la pièce.


Deux étaient vides, le troisième contenait son compagnon. Pour lui aussi, la séquence de réveil était lancée. Elle fit jouer ses doigts à toute vitesse dans l’espoir d’interrompre le processus, mais il était déjà trop tard. Dans un sifflement léger, son tube s’ouvrit à son tour. — Qu’est-ce qui se passe ? — Je ne sais pas au juste. Elle fit apparaître une carte du monde accompagnée d’une série de données statistiques. — Une alerte démographique. Il semblerait que nous soyons en présence d’une extinction. — Et quelle en serait la source ? L’affichage zooma sur une petite île noyée sous un nuage de fumée noire d’une ampleur titanesque. — Un super-volcan aux abords de l’équateur. Les températures mondiales accusent une chute généralisée. — Des sous-espèces sont touchées ? demanda son compagnon en clopinant jusqu’à elle. — Une seule. La 8472. Sur le continent central.

— Quel dommage, dit-il. C’étaient des sujets particulièrement prometteurs. — C’est vrai, acquiesça-t-elle en s’écartant de la console, solide sur ses appuis à présent. J’aimerais quand même aller voir sur place. Son compagnon lui jeta un regard interrogateur. — Pour récupérer des échantillons, rien de plus. Quatre heures plus tard, le couple avait fait parcourir à l’immense vaisseau la moitié de ce petit monde. Dans le sas de décontamination, la scientifique achevait d’enfiler son casque après avoir bouclé les harnais de sa combinaison. — Contrôle communication, dit-elle en activant le haut-parleur de son casque, debout devant la porte qui n’allait plus tarder à s’ouvrir. — Liaison audio confirmée, répondit son partenaire. Et j’ai l’image également. Tu es parée. Les panneaux coulissèrent, révélant une étendue de sable blanc. Au-delà d’une dizaine de mètres de sa position, la plage était uniformément recouverte d’une épaisse couche de cendres, qui s’étendait jusqu’à une arête rocheuse visible plus loin. La scientifique leva les yeux vers le ciel obscurci par d’immenses nuées de poussière.

Certes, tous les résidus encore en suspension dans l’atmosphère finiraient par retomber un jour, mais d’ici là, le sort de bien des habitants de la planète serait scellé – dont celui des membres de la sousespèce 8472. La scientifique trottina jusqu’au sommet de la crête. Derrière elle, la masse sombre du vaisseau avait l’allure d’une baleine mécanique aux proportions gigantesques venue s’échouer là. Tout était immobile et noir, comme sur tant d’autres mondes qu’elle avait étudiés et où la vie n’était pas encore apparue. — Les derniers signes d’existence ont été relevés en contrebas de ta position, azimut entre deux et cinq degrés. — Reçu, répondit la scientifique en s’orientant. Partie d’un bon pas, elle ne tarda pas à apercevoir au bas de la pente une vaste zone rocheuse couverte d’encore plus de cendres que la plage. Plus loin, dans une paroi, elle aperçut l’ouverture de ce qui avait toutes les apparences d’une grotte de belles dimensions, mais elle dut ralentir l’allure. Ses bottes glissaient sur les cendres et la pierre lisse, comme si elle marchait sur du verre recouvert de plumes déchiquetées. Mais avant de parvenir au but, sur le replat devant l’entrée de la cavité, elle sentit sous ses semelles quelque chose qui n’était ni de la roche ni de la cendre : de la chair et de l’os. Une jambe. La scientifique recula d’un pas pour que le dispositif de prise de vue de son casque embrasse toute la scène. — Tu vois ce que je vois ? demanda-t-elle. — À peu près. Je règle la mise au point.

Sous ses yeux apparurent alors des dizaines de corps, empilés en vrac les uns sur les autres tout le long du chemin jusqu’à la caverne. Les cadavres émaciés et noircis se fondaient dans le décor, mêlés aux pierres sur le sol et recouverts d’un tapis de cendres. Toutes ces masses plus ou moins enfouies, toutes ces bosses sur le sol faisaient penser aux racines emmêlées de quelque arbre colossal qui se serait dressé non loin. À la grande surprise de la scientifique, les corps étaient intacts. — C’est extraordinaire ! Aucun signe de cannibalisme. Ces survivants se connaissaient tous. Sans doute les membres d’une même tribu structurée autour d’un code moral unanimement partagé. Je pense qu’ils ont marché jusqu’ici, qu’ils sont venus se réfugier près de la mer, en quête d’un abri et de nourriture. Son collègue bascula l’affichage en détection thermique. La vision infrarouge était catégorique : aucun signe de vie. Le message qu’il voulait faire passer était tout aussi limpide : « Fais ce que tu as à faire et ne t’éternise pas. » Elle se pencha pour extraire un petit cylindre d’une de ses poches. — Je procède au prélèvement, marmonna-t-elle. Elle plaça l’ustensile au contact du corps le plus proche pour une collecte automatique d’un échantillon de son ADN. Quand ce fut fait, elle se redressa et s’exprima de nouveau d’une voix ferme et sur un ton formel.

— Atterrisseur Alpha, consignation officielle au journal de bord scientifique de l’expédition : les premières observations confirment la survenue d’un événement de niveau extinction subi par la sousespèce 8472. La cause probable est l’entrée en éruption d’un super-volcan combinée à l’hiver volcanique qui en a résulté. L’espèce avait connu une période d’évolution d’environ cent trente mille années locales jusqu’au jour du présent enregistrement dans l’historique. Je vais maintenant tenter de collecter des échantillons sur les derniers survivants connus. Prudemment, elle s’enfonça dans la bouche obscure menant vers l’intérieur de la grotte. Les lampes situées de part et d’autre de son casque s’allumèrent, éclaboussant de lumière les groupes de corps massés çà et là au pied des parois. Selon la détection thermique, tout le monde était mort. La scientifique s’aventura plus avant. Au bout d’une dizaine de mètres, il n’y eut soudain plus le moindre corps. Ses yeux scrutaient partout. Là ? Des traces… Elle s’enfonça encore vers les profondeurs. Sont-elles récentes ? se demandait-elle. Sur l’affichage de la visière de son casque, un petit éclat écarlate apparut tout à coup à l’extrémité de son champ de vision, du côté de la masse rocheuse. Un signe de vie ? Elle pivota sur elle-même… et la tache rouge foncé se chargea de nuances chaudes d’ambre, d’orange, de bleu et de vert. Un survivant ? D’une pression à l’intérieur de sa paume, la scientifique rebascula en vision normale.

Le « survivant » était une femme. Sous sa peau noire, les côtes saillaient anormalement, au point de donner l’impression qu’elles allaient jaillir de son corps à chacune de ses respirations. Sous sa cage thoracique, le ventre n’était pas creusé comme on pouvait s’y attendre, mais arrondi au contraire. La vision thermique confirma instantanément l’intuition de la scientifique. La survivante était enceinte. Comme elle s’apprêtait à prendre un nouveau cylindre pour prélever un échantillon, elle suspendit brusquement son geste. Un bruit derrière elle. Des pas lourds sur la roche. Elle se retourna d’un bloc, juste à temps pour voir l’homme qui s’approchait dans le passage exigu. Un survivant, au moins vingt pour cent plus grand et plus massif que les autres cadavres masculins qu’elle avait vus. Le chef de la tribu ? Ses côtes saillaient monstrueusement, bien plus que celles de la femme. Il leva son bras gauche pour protéger ses yeux éblouis par l’éclairage du casque. Il avançait d’un pas chancelant et incertain. Sa main droite brandit quelque chose. La scientifique s’écarta de la survivante tout en saisissant son bâton étourdisseur.

Le colosse continuait de marcher sur elle. Comme elle mettait son arme sous tension, prête à se défendre, l’homme vira subitement de bord pour venir s’effondrer contre le mur de pierre, près de sa compagne. D’un geste lent, presque sans force, il lui tendit ce que contenait sa main : un lambeau de viande en putréfaction à l’aspect tout moucheté. La femme s’en empara pour y mordre avidement. La tête du survivant bascula en arrière et ses yeux se fermèrent. Au prix d’un effort, la scientifique parvint à conserver son sang-froid. La voix de son partenaire explosa à l’intérieur de son casque, inquiète et pressante. — Atterrisseur Alpha 1, je reçois des paramètres vitaux anormaux. Tout va bien ? Tu es en danger ? À la hâte, elle désactiva les capteurs de sa combinaison, ainsi que la transmission des données vidéo. — Négatif, Atterrisseur 2, répondit-elle posément, avant d’ajouter une précision après ce qui pouvait passer pour un temps de réflexion. Sans doute un dysfonctionnement de ma tenue. Je poursuis la collecte des échantillons des derniers survivants connus de la sous-espèce 8472. Après s’être agenouillée, elle mit en place un nouveau cylindre à la saignée du coude droit de l’homme inerte. Au même instant, son bras gauche se redressa, et il vint poser sa main sur le poignet de la jeune femme pour l’ultime contact sans force d’un moribond. À ses côtés, sa compagne achevait son bout de viande pourri, son dernier repas à n’en pas douter.

L’œil vitreux, elle fixait sans le voir le vide devant elle. Au terme de son remplissage, le cylindre émit un petit bip, suivi d’un second quelques instants plus tard, auquel la scientifique ne réagit toujours pas. Immobile, tétanisée presque, elle sentait se produire en elle une réaction inattendue. Puis la main de l’homme glissa, tandis que son crâne se posait de nouveau contre le rocher. Avant même de prendre la mesure de ce qu’elle faisait, la scientifique avait chargé la carcasse inanimée de l’homme sur son épaule gauche, avant de saisir la femme pour la mettre sur son épaule droite. L’exosquelette de sa combinaison lui permettait de supporter la charge sans effort, mais à l’extérieur sa progression sur la crête couverte de cendres n’en fut pas simplifiée. Dix minutes plus tard, elle traversait la plage. Les portes coulissantes du vaisseau s’ouvrirent devant elle. À l’intérieur, elle déposa les corps des survivants sur deux chariots roulants, puis se débarrassa de sa combinaison pour foncer ensuite vers une salle d’opération. Sur un dernier coup d’œil par-dessus son épaule, elle s’absorba dans son travail, lançant plusieurs simulations tout en affinant les algorithmes. — Qu’est-ce que tu fais ? demanda une voix derrière elle. Saisie, elle se retourna d’un bloc. Elle n’avait pas entendu la porte s’ouvrir. Sur le seuil, son compagnon balayait la pièce du regard. Sur ses traits, la confusion cédait le pas à une folle appréhension.

— Non… Tu n’es pas en train de… ? — Je… (Son esprit partait en tout sens. Pour finir, elle livra dans un murmure l’unique chose qu’elle pouvait dire.) Je mène une expérience… PREMIÈRE PARTIE Secrets Chapitre premier District Orchidée Marbella, Espagne Le docteur Kate Warner observait la femme sanglée à la table d’opération improvisée, en train de convulser en se débattant. Les spasmes se firent plus violents et du sang se mit à couler de sa bouche et ses oreilles. Kate ne pouvait plus rien pour elle, ce qui la chagrinait immensément. Même pendant ses études de médecine et son internat, elle n’avait jamais réussi à s’habituer à voir des patients mourir. Et elle espérait bien ne jamais s’y faire. Elle s’approcha et prit la main de la mourante pour la tenir jusqu’à ce que cessent les tremblements. Dans un râle et un dernier flot de sang, la malheureuse rendit son dernier soupir. Sa tête roula sur le côté. Dans le silence subitement retombé, on n’entendait plus que le sang qui gouttait sur le revêtement en plastique. La salle tout entière était tendue de lourdes bâches étanches. Dans toute la cité balnéaire, c’était le lieu qui s’approchait le plus d’une salle d’opération standard : en l’espèce, une salle de massage reconvertie dans un centre de remise en forme réaffecté à un autre usage. C’était donc sur une table sur laquelle de riches touristes se faisaient papouiller et bichonner trois mois plus tôt encore que Kate menait des expériences dont elle ne saisissait toujours pas les tenants et les aboutissants. Le sifflement d’un petit moteur électrique troubla le silence.

La minuscule caméra au plafond s’éloignait de la morte pour pivoter vers Kate, comme pour l’inviter à faire son rapport. D’un geste brusque, Kate dégagea le masque devant sa bouche, puis reposa délicatement la main de la morte sur son ventre. — Fléau Atlantis, essai clinique Alpha-493. Résultat négatif. Sujet Marbella-2918. Kate laissa son regard se poser sur la défunte. Elle cherchait un nom à lui donner. Ils refusaient d’utiliser les noms des sujets, mais Kate en inventait un pour chacun d’eux. Ce n’était pas comme s’ils allaient la punir pour cela. Peut-être pensaient-ils que le fait de travailler sur des anonymes lui simplifiait la tâche, mais il n’en était rien. Au contraire. Personne ne méritait de n’être qu’un numéro au moment de mourir, de ne même plus avoir de nom. Kate s’éclaircit la voix. — Le sujet s’appelait Marie Romero. Heure de la mort : 15 h 14, heure locale.

Cause probable du décès… La même que pour les trente dernières personnes passées sur cette table. Kate retira ses gants de caoutchouc en les faisant claquer, avant de les jeter sur le sol recouvert de plastique, à côté de la flaque de sang de plus en plus grande. Comme elle tournait les talons pour se diriger vers la porte, les haut-parleurs au plafond grésillèrent. — Vous devez pratiquer une autopsie. — Faites-la vous-même, rétorqua Kate en jetant un regard noir à la caméra. — Kate, s’il vous plaît. Ils l’avaient laissée complètement dans le brouillard, mais il y avait au moins une chose qu’elle savait : ils avaient besoin d’elle. Comme elle était immunisée contre le fléau Atlantis, elle était la personne parfaite pour mener les recherches. Depuis des semaines, elle jouait le jeu – depuis que Martin Grey, son père adoptif, l’avait conduite ici. Peu à peu, elle avait commencé à poser des questions, mais en dépit des promesses aucune réponse n’était jamais venue. Kate se racla la gorge avant de répondre d’une voix plus ferme. — J’ai fini pour aujourd’hui, assena-t-elle en ouvrant la porte. — Attendez. Je sais que vous voulez des réponses à vos questions. Faites un prélèvement et nous aurons une conversation.

Kate s’approcha du chariot métallique qui attendait à l’extérieur – comme trente fois déjà auparavant. J’ai besoin de quelque chose pour faire pencher la balance, songeait-elle. Après avoir récupéré les tubes et les aiguilles, Kate revint faire une prise de sang à Marie. L’opération était toujours plus longue quand le cœur avait cessé de battre. Quand le tube fut plein, elle retira l’aiguille et revint au chariot pour placer le prélèvement dans la centrifugeuse. La turbine s’activa pendant quelques minutes. Derrière elle, les haut-parleurs aboyèrent un ordre. Sans même l’écouter, elle savait ce que c’était. La centrifugeuse s’arrêta. Elle récupéra le tube, le fourra dans sa poche et s’éloigna dans le couloir. D’ordinaire, elle faisait toujours un saut chez les garçons après le travail, mais ce jour-là, elle avait une autre priorité. Dans sa chambre minuscule, elle se laissa tomber sur son « lit ». À proprement parler, la pièce évoquait plus une cellule de prison qu’autre chose : murs nus, aucune fenêtre et un mobilier limité à une couchette métallique avec un matelas digne du Moyen Âge. Kate avait tout lieu de croire que c’était autrefois le coin repos d’une personne chargée de l’entretien. En tout cas, à ses yeux, le confort laissait sérieusement à désirer.

Penchée par-dessus le rebord de sa couche, Kate chercha à tâtons la bouteille de vodka qu’elle cachait en dessous. Ensuite, elle attrapa le gobelet sur sa petite table de nuit, souffla dessus pour en chasser la poussière, puis se versa une rasade de marin assoiffé qu’elle avala cul sec. Après avoir reposé la bouteille, elle s’allongea de tout son long, un bras tendu au-dessus de sa tête pour allumer son vieux poste de radio. C’était son unique source d’informations en provenance du monde extérieur. Cependant, ce qu’elle entendait la plongeait systématiquement dans la plus grande perplexité.

.

Déclaration obligatoire : Comme vous le savez, nous faisons de notre mieux pour partager gratuitement avec vous une archive de dizaines de milliers de livres. Cependant, en raison des récentes augmentations de prix, nous éprouvons des difficultés à payer nos fournisseurs de services et nos éditeurs. Nous croyons sincèrement que le monde sera plus vivable grâce à ceux qui lisent des livres et nous voulons que ce service gratuit continue. Si vous pensez comme nous, faites un petit don à la famille "FORUM.PICTURES". Merci d'avance.

Télécharger Gratuit PDF

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Telecharger Livre Gratuit ● PDF | Free Books PDF | PDF Kitap İndir | Baixar Livros Grátis em PDF | PDF Kostenlose eBooks | Descargar Libros Gratis PDF |