Achim von Arnim – Linvalide fou

Par une soirée froide et venteuse d’octobre, le comte Durande, le bon vieux général commandant la place de Marseille, était assis, frileux et solitaire, au coin de la cheminée, mal installée, de sa somptueuse demeure. Il s’approchait de plus en plus du feu, tandis que dans la rue passaient les calèches qui allaient à un grand bal, et que dans l’antichambre ronflait bruyamment Basset, valet de chambre du comte et d’ailleurs son compagnon préféré. Même dans le Midi, il ne fait pas toujours chaud, songeait le vieillard en hochant la tête, et même ici les humains ne restent pas éternellement jeunes, mais l’agitation mondaine ne tient pas plus compte de l’âge que l’architecture de l’hiver. Qu’irait-il faire au bal, lui le chef de tous les invalides qui en ce temps-là (pendant la guerre de Sept Ans) constituaient la garnison de Marseille et de ses forts ? Les lieutenants de son régiment eux-mêmes n’étaient pas utilisables pour la danse. Ce qui, au contraire, lui semblait très utilisable, ici, au coin du feu, c’était sa jambe de bois ; car il ne voulait pas réveiller Basset, pour pousser petit à petit dans le feu la provision de branches d’olivier encore vertes qu’il avait fait mettre près de son fauteuil. Un feu comme celui-là a un bien grand charme ; la flamme pétillante semble tressée avec les rameaux, et les feuilles, moitié vertes, moitié ardentes, ont l’air de cœurs amoureux. À ce spectacle, le vieil officier songeait, lui aussi, à l’éclat de la jeunesse, et sa pensée s’absorbait aux combinaisons de ces feux d’artifice qu’il avait fait tirer jadis pour les fêtes de la cour. Il imaginait de nouveaux jeux, de nouveaux jets de couleurs, plus variés encore, dont il réservait la surprise aux Marseillais pour l’anniversaire du roi. Et sa tête était, pour l’instant, plus vide que la salle de bal. Cependant, tandis qu’il voyait tout rayonner, éclater, exploser bruyamment, puis flamboyer dans une silencieuse majesté, tandis qu’il s’abandonnait à la joie de la réussite, il avait continué à pousser les branches d’olivier dans le foyer, sans s’apercevoir que sa jambe de bois avait pris feu à son tour et qu’un tiers en était déjà consumé. Mais lorsqu’il voulut se lever parce que le bouquet, avec ses mille fusées partant dans les airs, enflammait son imagination et lui donnait des ailes, il retomba dans son fauteuil ; il constata alors que sa jambe de bois s’était raccourcie et que le reste était déjà la proie de flammes bien inquiétantes. Effrayé de sa situation, il se servit de sa jambe en feu pour repousser son fauteuil, comme un traîneau, jusqu’au milieu de la chambre, appela son domestique, et réclama de l’eau. À cet instant, il vit accourir à son aide, avec un empressement marqué, une femme qui, introduite dans la pièce, avait cherché longtemps, mais sans succès, à attirer l’attention de l’officier par un modeste toussotement. Elle tenta d’éteindre le feu avec son tablier, mais le tison de la jambe de bois enflamma le tablier, et, vraiment terrifié cette fois, le général appela au secours. Bientôt, des gens accoururent de la rue, on réveilla Basset.

Le pied en feu, le tablier en feu, déclenchèrent un éclat de rire, mais au premier seau d’eau apporté de la cuisine, tout fut éteint, et les gens se retirèrent. La pauvre femme, toute ruisselante, eut du mal à se remettre de sa frayeur. Le général lui fit donner sa chaude tunique et un verre de vin, mais elle refusa tout net et, en se lamentant de son malheur, elle pria le général de lui accorder un entretien secret. Il renvoya son négligent domestique et s’assit, soucieux, auprès de la visiteuse. « Hélas, mon mari ! dit-elle avec un fort accent allemand, mon mari perdra la tête s’il apprend cela. Mon pauvre mari, le Diable va encore lui jouer un tour ! » Le général l’interrogea sur son mari ; elle répondit que c’était justement à son propos qu’elle était venue le trouver, pour lui remettre une lettre du colonel du régiment de Picardie. Le comte mit ses lunettes, reconnut les armes de son ami, parcourut la missive et dit : « Vous êtes donc cette demoiselle Rosalie Lilie, qui a épousé le sergent Francœur, lorsque, blessé à la tête, il était prisonnier à Leipzig ? Racontez-moi cela, c’est une étrange histoire d’amour ! Qui étaient donc vos parents ? N’ont-ils fait aucune objection ? Et les suites de la blessure dont souffre votre mari, qu’est-ce que ces sautes d’humeur et ces brusques facéties, qui le rendent inapte au service, lui qui passait pour le plus brave, le plus habile des sergents, et l’âme de son régiment ? – Monseigneur, répondit la femme, plus émue encore, mon amour est cause de tout le malheur, c’est moi qui ai rendu mon mari malheureux, non pas sa blessure ; c’est mon amour qui lui a mis le diable au corps, qui le tourmente et lui trouble l’esprit. Au lieu de faire l’exercice avec ses soldats, il se met tout à coup à exécuter devant eux des cabrioles grotesques, et exige que les hommes en fassent autant. Ou bien il leur fait des grimaces qui les font frissonner de peur dans tous leurs membres, et veut qu’à ce spectacle ils demeurent impassibles. Récemment, – c’est ce qui a fait déborder le tonneau, – il a jeté à bas de son cheval le général qui, dans un combat, ordonnait la retraite, s’est mis en selle à sa place, et, suivi du régiment, a enlevé une batterie.

– Quel diable d’homme ! s’écria le comte. Si seulement tous nos généraux avaient le diable au corps de cette façon-là, nous n’aurions pas à redouter un second Rossbach. Si votre amour est une usine à fabriquer ces diables-là, je voudrais que vous fussiez amoureuse de toute notre armée ! – Hélas, tout vient de la malédiction de ma mère ! soupira la femme. « Mon père, je ne l’ai pas connu. Ma mère recevait chez elle beaucoup d’hommes, et mon seul travail était de les servir. J’étais rêveuse et ne prenais nullement garde aux galants propos de ces hommes ; ma mère me protégeait de leurs assiduités. Cependant, la guerre avait dispersé la plupart de ces messieurs qui venaient chez ma mère et y jouaient en cachette à des jeux de hasard ; à son grand dépit, nous vivions très seules. Aussi haïssait-elle également amis et ennemis, et il m’était interdit de rien donner à ceux qui passaient, affamés ou blessés, devant notre porte. Cela me faisait mal au cœur ; mais un jour, j’étais toute seule, en train de préparer notre déjeuner, lorsque passèrent de nombreuses voitures, chargées de blessés que je reconnus à leur langue pour des Français, faits prisonniers par les Prussiens. Plusieurs fois j’avais été tentée de descendre auprès d’eux avec le repas préparé, mais la crainte de ma mère m’avait retenue ; cependant, lorsque j’aperçus Francœur, la tête bandée, couché dans la dernière voiture, je ne sais trop ce qui m’arriva : oubliant ma mère, je pris soupe et cuiller, et, sans fermer la porte, je courus derrière le convoi.

Je retrouvai mon blessé, qui était déjà descendu de la charrette ; j’interpellai hardiment ses gardiens et parvins à lui faire donner la meilleure botte de paille. Ah ! quel bonheur, lorsqu’il y fut étendu, de lui donner ma soupe à la cuiller ! Son regard s’égaya, il me jura que je portais une auréole autour de la tête. Je lui répondis que c’était mon bonnet, qui s’était dénoué dans ma hâte à le secourir. Mais il m’affirma que l’auréole émanait de mes yeux. Ah ! cette parole-là, je ne l’ai jamais oubliée, et elle lui eût gagné mon amour, si ce n’eût été chose faite. – Cette parole était belle, et juste ! dit le général. – Ce fut la plus belle heure de ma vie, reprit Rosalie. Je le regardais avec une ardeur croissante, parce qu’il me disait que cela lui faisait du bien, et lorsque pour finir il mit à mon doigt un petit anneau, je me sentis plus riche que je ne l’avais jamais été. Ce paisible bonheur fut troublé par l’arrivée de ma mère, qui survint en grognant et jurant ; je ne puis répéter les injures dont elle m’accabla, mais je n’avais aucune honte, car je me savais innocente et je me disais que lui ne croirait pas au mal qu’il entendait dire de moi. Comme ma mère voulait m’entraîner, il me retint et déclara que nous étions fiancés, que déjà je portais sa bague.

Quel changement, alors, sur le visage de ma mère ! J’eus l’impression qu’une flamme jaillissait de sa gorge et que ses yeux se retournaient complètement ; ils étaient tout blancs. Elle me maudit et, solennellement, m’abandonna au Malin. De même qu’une lueur avait avivé mon regard le matin, quand j’avais aperçu Francœur, ce fut maintenant comme si une noire chauve-souris avait posé sur mes yeux ses ailes transparentes ; le monde sembla se fermer à moitié, et je ne m’appartins plus entièrement. Mon cœur désespérait, je ne pouvais m’empêcher de rire. « Entends-tu ? c’est déjà le Diable qui rit en toi ! » me cria ma mère, puis elle s’en alla, d’un air de triomphe, tandis que je tombais évanouie. Lorsque je revins à moi, je n’osai pas retourner chez elle et abandonner le blessé, sur lequel cet incident avait eu le plus déplorable effet ; dans le secret de mon âme, je me révoltai contre ma mère, à cause du mal qu’elle avait fait à mon ami. Ce fut le troisième jour seulement que, sans le dire à Francœur, je me glissai vers le soir jusqu’à la maison maternelle, mais je n’osai frapper à la porte ; enfin, une femme, qui avait été à notre service, en sortit et me raconta qu’après avoir vendu tout ce qu’elle possédait, ma mère était partie, nul ne savait pour quelle destination, avec un homme qui avait la réputation d’un joueur. Ainsi le monde me repoussait et j’éprouvai un grand bien-être à tomber, délivrée de tout scrupule, dans les bras de mon Francœur. Comme mes jeunes amies feignaient également de ne plus me connaître, je pus vivre pour lui seul et le soigner. Pour lui, je me mis à travailler ; jusque-là, je m’étais contentée de m’amuser un peu avec mon coussin à dentelle, pour les besoins de ma toilette ; je n’éprouvai aucune honte à vendre mes travaux à l’aiguille, puisque je pouvais ainsi lui apporter le bien-être.

Mais, dès que je n’étais plus distraite par les vivants récits de mon ami, je ne pouvais m’empêcher de songer à ma mère ; elle surgissait devant les yeux de mon âme, les regards étincelants, criant ses malédictions, et je n’arrivais pas à m’en délivrer. Je ne voulais pas en parler à Francœur, pour ne pas le chagriner ; je me plaignais de maux de tête que je n’avais pas, de maux de dents que je ne ressentais pas, afin de pouvoir pleurer à mon envie. Ah ! si seulement j’avais eu dès lors plus de confiance en lui ! Je n’aurais pas fait son malheur. Mais chaque fois que je voulais lui raconter que, depuis la malédiction maternelle, j’avais peur d’être possédée du Diable, le Diable me fermait la bouche ; et puis, je craignais qu’il ne cessât de m’aimer, qu’il ne m’abandonnât, et je ne pouvais supporter cette pensée. Cette torture secrète et sans doute aussi un travail trop assidu finirent par ébranler ma santé ; je fus prise de convulsions qui menaçaient de m’étouffer et que je dissimulais à Francœur ; les remèdes ne faisaient qu’aggraver mes souffrances. Dès que mon ami fut rétabli, il fit célébrer notre mariage. Un vieux prêtre prononça un sermon solennel, où il rappela à Francœur ce que j’avais fait pour lui, en lui sacrifiant ma patrie, ma fortune, mes amitiés, et en prenant sur moi la malédiction de ma mère ; il l’exhorta à assumer sa part de ma peine, à considérer que ces malheurs nous étaient communs. À ces mots, mon mari tressaillit, mais il prononça distinctement le « oui » sacramentel, et nous fûmes mariés.

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