Anton Pavlovitch Tchekhov – Sur la grand-route

EFIMOVNA, NAZAROVNA, SAVVA, FÉDIA, BORTSOV, TIKHONE Tikhone est à son comptoir. Sur l’un des bancs, à demi couché, Fédia joue paisiblement de l’accordéon. Près de lui est assis Bortsov, en pardessus d’été usé. Par terre, près des bancs sont étendus Savva, Nazarovna et Efimovna. EFIMOVNA, à Nazarovna. – Pousse un peu le vieux, la mère, on dirait qu’il va rendre l’âme ! NAZAROVNA, soulevant un coin du cafetan que Savva a jeté sur lui, et qui cache sa figure. – Homme de Dieu, es-tu vivant, hein ? Ou es-tu déjà mort ? SAVVA. – Pourquoi serais-je mort ? Je suis vivant, petite mère. (Se soulevant sur un coude.) Couvre-moi les pieds, pauvre femme ! Comme ça ! Un peu plus le pied droit. Comme ça, petite mère ! Que Dieu te donne santé. NAZAROVNA, couvrant les pieds de Savva. – Dors, petit père ! SAVVA. – Comment dormir ici ? Il faut avoir la patience de supporter ce supplice. Fermer l’œil, petite mère, il n’y faut pas même songer.

Un pécheur ne mérite pas de repos. Qu’est-ce qui fait du bruit, pèlerine ? NAZAROVNA. – C’est de l’orage que le Seigneur envoie. Le vent hurle et la pluie bat ; ça roule comme des pois secs sur le toit et les vitres. Tu entends ? Les écluses du ciel sont ouvertes. (Il tonne.)Saint ! saint ! saint [1] FÉDIA. – Ça tonne, ça ronfle, ça gronde, on n’en voit pas la fin ! Hou-hou-hou ! C’est comme la forêt qui geint… Hou-hou-hou !… Le vent hurle comme un chien. (Il se ratatine.) Il fait froid ! Les habits sont mouillés à les tordre, et la porte est grande ouverte… (Il joue doucement.

) Mon accordéon est trempé, chrétiens ; il ne fait plus de musique. Sans quoi, je vous aurais régalé d’un concert, qui ne serait pas à mettre sous un bonnet ! Splendide ! Un quadrille, si on veut, ou une polka, supposons… ou un petit couplet russe. Nous pouvons tout cela… Quand j’étais garçon d’étage au grand hôtel, en ville, je n’ai pas mis d’argent de côté, mais, dans l’entente de l’accordéon, j’ai dégoté toute la musique qu’on joue. Je sais jouer aussi de la guitare. UNE VOIX AU FOND. – À crétin propos de crétin. FÉDIA. – Crétin toi-même. Un silence. NAZAROVNA, à Savva.

– Maintenant, vieux, il faudrait que tu sois couché au chaud pour réchauffer ton pauvre petit pied. (Une pause.) Vieux ! Homme de Dieu ? (Elle le pousse.) Te disposes-tu à mourir ? FÉDIA. – Tu devrais, père, prendre un bon petit verre d’eau-de-vie. Ça te chaufferait le dedans ; ça te brûlerait, et ça te soulagerait un peu le cœur. Bois-en donc ! NAZAROVNA. – Ne fais pas le fanfaron, le gars ! Le vieux rend peut-être son âme à Dieu ; il se repent de ses péchés, et tu dis des mots pareils en brimbalant ton accordéon… Laisse ta musique ! Effronté ! FÉDIA. – Et toi, pourquoi te colles-tu à lui ? Il est sans force, et tu vas… bêtises de femmes !… Par sainteté, il ne peut pas t’envoyer un gros mot, et toi, sotte, tu es contente qu’il t’écoute… Dors, grand-papa, ne l’écoute pas ! Si elle bavarde, laisse-la faire… Une langue de femme, c’est le balai du diable ; il chasse de la maison le fou et le sage. Laisse-la faire… (Il lève les bras.

) Et ce que tu es maigre, frère !… C’est effrayant ! Tu es tout à fait comme un squilette défunt. Aucune vie ! Et si, vraiment, tu allais mourir ? SAVVA. – Pourquoi mourir ? Dieu me garde de mourir pour rien. Je serai malade quelque temps et me relèverai avec l’aide de Dieu. La mère de Dieu ne permettra pas que je meure en terre étrangère… Je mourrai à la maison… FÉDIA. – Tu viens de loin ? SAVVA. – De Vologda… De Vologda même… artisan de Vologda. FÉDIA. – Et où c’est Vologda ? SAVVA. – Au-delà de Moscou… C’est un gouvernement… FÉDIA.

– Iou-ou-ou… tu en as fait du chemin, barbu ! Et tout à pied ? SAVVA. – À pied, mon garçon. J’ai été prier saint Tikhone de Zadonsk, et je vais aux Montagnes saintes [2] . Des Montagnes saintes, si telle est la volonté de Dieu, j’irai à Odeste [3]… Là, on dit qu’on embarque à bon marché pour Jérusalem. Vingt et un roupes [4] , à ce qu’on dit. FÉDIA. – Et tu as été à Moscou ? SAVVA. – Je crois bien ! Cinq fois ! FÉDIA. – Une belle ville ?… (Il fume.) Qui vaut la peine ? SAVVA.

– Beaucoup de reliques, mon garçon… Et où il y a des reliques, c’est toujours bien. BORTSOV, s’approchant du comptoir dit à Tikhone. – Je te le demande encore une fois ; donnem’en, au nom du Christ ! FÉDIA. – Le principal, en ville, c’est qu’il y ait de la propreté… S’il y a de la poussière, il faut arroser ; s’il y a de la boue, il faut nettoyer. Il faut des maisons hautes… un théâtre, de la police… des cochers… J’ai vécu en ville ; je sais ce qui en est. BORTSOV. – Rien qu’un petit verre… ce petit-là… À crédit ! Je te paierai ! TIKHONE. – Parbleu, oui ! BORTSOV. – Je te le demande ; fais-moi cette grâce ! TIKHONE. – Détale ! BORTSOV.

– Tu ne me comprends pas… Comprends donc, ignare, s’il y a une goutte de cervelle dans ta tête de moujik en bois ! Ce n’est pas moi qui demande, mais mon intérieur, pour parler moujik comme toi ; c’est ma maladie qui demande ! Comprends ! TIKHONE. – Il n’y a rien à comprendre… Sors-toi de là ! BORTSOV. – Mais si je ne bois pas tout de suite, si je ne contente pas ma passion, je peux commettre un crime. Je peux faire le diable sait quoi ! Tu as vu, dans ta vie de cabaret, mufle, des tas de gens saouls ; est-il possible que tu ne te sois pas fait une idée de ces gens-là ? Ce sont des malades ! Mets-les à la chaîne, bats-les, coupe-les en morceaux, mais donne-leur de l’eau-de-vie ! Voyons, je t’en supplie en grâce ! Aie cette bonté ! Je m’abaisse ! mon Dieu, comme je m’abaisse ! TIKHONE. – Montre ton argent, tu auras de la vodka. BORTSOV. – Où prendre de l’argent ?… Tout est bu… je suis rincé. Que puis-je te donner ? Il ne me reste que mon pardessus, mais je ne peux l’enlever… Je l’ai sur la peau nue… Veux-tu mon bonnet ? Il ôte son bonnet et le tend à Tikhone. TIKHONE, examinant le bonnet. – Hum… Il y a bonnets et bonnets.

Le tien a plus de trous qu’une passoire… FÉDIA, riant. – C’est un bonnet de noble. C’est pour se promener dans la rue et l’ôter devant les mamselles : « Bonjour ! Bonsoir ! Comment vous portez-vous ? » TIKHONE, rendant le bonnet à Bortsov. – Même pour rien je n’en voudrais pas ; c’est crasse et compagnie. BORTSOV. – Il ne te plaît pas ? Alors fais-moi crédit. Quand je reviendrai de la ville, je t’apporterai tes cinq kopecks. Que tu t’étrangles alors avec ! qu’ils te restent à travers la gorge ! (Il tousse.) Je te hais ! TIKHONE, frappant du poing sur le comptoir. – Qu’as-tu à te coller ici ? Quel homme es-tu ? Un vaurien ? Pourquoi es-tu venu ? BORTSOV.

– Je veux boire ! Ce n’est pas moi qui le veux, c’est ma maladie ! Comprends ! TIKHONE. – Ne mets pas ma patience à bout, sans quoi tu seras vite dans la steppe ! BORTSOV. – Que puis-je faire ? (Il s’éloigne du comptoir.) Que faire ? Il réfléchit. EFIMOVNA. – C’est le malin qui te trouble ; seigneur, rembarre-le ! Il te chuchote, le maudit : « Bois ! Bois ! » Et toi, dis-lui : « Je ne boirai pas, je ne boirai pas ! » Il te laissera. FÉDIA. – Dans sa caboche, pour sûr, ça fait trou-tou-tou… son estomac s’est resserré ! (Il rit.) Tu as des manies, Votre Noblesse. Couche-toi et dors ! Pas besoin de rester comme un épouvantail à moineaux au milieu du cabaret.

Ce n’est pas un potager, ici ! BORTSOV, furieux. – Tais-toi ; on ne te demande rien, âne ! FÉDIA. – Parle, parle, mais ne va pas trop loin ! On connaît tes pareils ! Il y en a pas mal comme vous, qui traînent sur la grand-route ! Je vais pour ton « âne », te dresser tant l’oreille que tu en hurleras plus fort que le vent. Âne, toi-même ! Rien qui vaille ! (Une pause.) Canaille ! NAZAROVNA. – Le vieux fait peut-être sa prière et rend son âme à Dieu, et eux, les impies, ils se disputent et se disent toute sorte de mots… Éhontés ! FÉDIA. – Et toi, attisoir du diable, si tu es dans un cabaret, ne geins pas ! Au cabaret, on vit comme au cabaret. BORTSOV. – Que dois-je faire ?… Quoi ?… Comment lui faire entendre ? Quelle éloquence fautil encore ? (À Tikhone.) Mon sang est figé dans ma poitrine ; mon cher Tikhone, mon bon Tikhone !… (Il pleure.

) Mon bon Tikhone ! SAVVA, gémissant. – Ça me tire dans le pied, comme s’il y passait une balle brûlante… Pèlerine, petite mère ? EFIMOVNA. – Quoi, petit père ? SAVVA. – Qui est-ce qui pleure ? EFIMOVNA. – Le seigneur. SAVVA. – Demande au seigneur de prier aussi pour que je meure à Vologda. La prière de ceux qui pleurent est agréable à Dieu. BORTSOV. – Je ne prie pas, vieux ; je ne pleure pas ; c’est du jus ! Mon âme est serrée et le jus coule.

(Il s’assied aux pieds de Savva.) C’est du jus ! D’ailleurs, vous ne comprendriez pas. Ta raison obscure, vieux, ne comprend pas ! Vous n’êtes que des ignares ! SAVVA. – Où prendre des gens éclairés ? BORTSOV. – Il y en a, grand-père !… Eux comprendraient… SAVVA. – Il y en a, ami, il y en a !… Les saints l’étaient… Ils comprenaient chaque peine… Sans que tu leur dises, ils comprennent… Ils te regardent dans les yeux et comprennent ; et quand ils t’ont compris, c’est une consolation, comme si tu n’avais pas eu de peine ; c’est enlevé comme avec la main. FÉDIA. – Tu en as donc vu, toi, des saints ? SAVVA. – C’est arrivé, mon garçon… Il y a nombre de gens sur la terre… Il y a des pécheurs, et il y a des serviteurs de Dieu… BORTSOV. – Je ne comprends plus rien.

(Il se lève brusquement.) Pour comprendre, il faut entendre les conversations, et est-ce que j’ai maintenant ma tête à moi ? J’ai de l’instinct… la soif… (Il s’approche vivement du comptoir.) Tikhone, prends mon pardessus !… Tu comprends (il veut quitter son pardessus) mon pardessus ? TIKHONE. – Qu’y a-t-il sous ton pardessus ? (Il regarde.)La peau nue ? Ne l’ôte pas ; je ne le prendrai pas. Je ne veux pas avoir un péché sur la conscience. Mérik entre.

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