Arthur Conan Doyle – Quand la Terre hurla

Je me rappelais vaguement avoir entendu mon ami Edward Malone, de la Gazette, parler du Pr Challenger, en compagnie duquel il avait vécu quelques aventures assez remarquables. Mais je suis tellement accaparé par mon métier, et ma firme est si submergée de commandes qu’en dehors de ce qui touche à mes intérêts personnels je sais mal ce qui se passe dans le monde. En gros, j’avais gardé de Challenger l’image caricaturale d’un génie sauvage, violent et sectaire. Je fus grandement surpris de recevoir de lui une lettre d’affaires, rédigée dans les termes suivants : 14 bis, Enmore Gardens, Kensington. Monsieur, J’ai l’occasion de louer les services d’un expert en forages artésiens. Je ne vous dissimulerai pas que mon opinion sur les experts n’est pas très haute : j’ai maintes fois constaté qu’un homme qui, comme moi-même, est doté d’un cerveau bien agencé, dispose d’une largeur de vues plus grande et plus saine qu’un soi-disant spécialiste, lequel se cantonne dans l’exercice d’un savoir particulier. Néanmoins, je suis résolu à vous mettre à l’épreuve. En regardant la liste des autorités en puits artésiens, une certaine bizarrerie – absurdité, allais-je écrire – dans votre nom a retenu mon attention ; j’ai pris des renseignements, et il s’est trouvé que mon jeune ami, M. Edward Malone, vous connaissait. Je vous écris donc pour vous dire que je serais heureux d’avoir un entretien avec vous ; si vous répondez aux conditions requises – et celles que je requiers ne sont pas minces ! – il est possible que je vous confie une af aire extrêmement importante. Je ne puis vous donner plus de précisions sur l’af aire en question, sinon qu’elle est des plus secrètes ; nous en débattrons verbalement. En conséquence, je vous prie de surseoir à tout nouvel engagement, et je compte que vous viendrez me voir à l’adresse ci-dessus vendredi prochain à dix heures et demie. Il y a un décrottoir et un paillasson à la porte ; M me Challenger est très pointilleuse à ce sujet. Je demeure, Monsieur, tel que j’étais au début de cette épître. George Edward Challenger.

Je tendis cette lettre à mon secrétaire, et il informa le professeur que M. Parfait Jones serait heureux de se trouver au rendez-vous. C’était une lettre d’affaires parfaitement civile, mais elle commençait par la phrase : « Nous avons bien reçu votre lettre, non datée… » Ce qui provoqua une deuxième missive du professeur ; son écriture ressemblait à un réseau de fils de fer barbelés. Monsieur, Je remarque que vous soulignez à des fins critiques que ma lettre n’était pas datée. Pourrais-je attirer votre attention sur le fait que, par une sorte de compensation d’un impôt monstrueux, notre gouvernement a l’habitude d’apposer une petite indication circulaire ou timbre sur l’extérieur de l’enveloppe, ce qui notifie la date de la mise à la poste ? Si cette indication fait défaut ou si elle est illisible, adressez-vous aux autorités postales compétentes. En tout état de cause, je vous prierais de borner vos observations aux problèmes inhérents à l’af aire sur laquelle je vous consulte, et de mettre un terme à vos commentaires touchant la forme éventuelle de ma correspondance. Il me parut évident que le professeur était fou. Avant de m’engager plus avant, je me rendis donc chez mon ami Malone, que je connaissais depuis le bon vieux temps où nous jouions ensemble au rugby dans l’équipe de Richmond. Il était aussi Irlandais et aussi gai que jamais ; il s’amusa fort de ma première échauffourée avec Challenger. – Ce n’est rien du tout, mon vieux ! me dit-il.

Quand tu auras été avec lui pendant cinq minutes, tu te sentiras quasi écorché vif. Pour ce qui est de se montrer désagréable, c’est le champion du monde ! – Et pourquoi le monde devrait-il l’endurer ? – Mais il ne l’endure pas ! Si tu faisais le total des procès en diffamation, des bagarres, et des citations devant le tribunal de simple police… – Citations pourquoi ? – Pour coups et blessures. Dieu me pardonne, mais il irait volontiers jusqu’à te jeter du haut de l’escalier si tu manifestais un désaccord avec lui ! C’est l’homme des cavernes en veston. Je le vois très bien avec un gourdin dans une main et dans l’autre un morceau de silex très tranchant… Il y a des gens qui ne sont pas de leur siècle ; lui n’est pas de son millénaire. Il appartient à la période néolithique, ou par là… – Et il est professeur ! – Voilà le merveilleux ! C’est le plus grand cerveau d’Europe, et au service de ce cerveau il emploie une force motrice capable de transformer tous ses rêves en réalités. Ses collègues le haïssent comme du poison, ils essaient de le freiner ou de lui mettre des bâtons dans les roues. Lui les ignore ; il fonce sur sa voie à toute vapeur. Je réfléchis. – Bien. Une chose au moins est claire : je ne veux rien avoir affaire avec lui.

J’annule mon rendezvous. – Jamais de la vie. Tu le maintiens, au contraire ; et tu arriveras à l’heure… Que dis-je, à l’heure : à la minute ! Sinon, tu en entendras parler. – Et pourquoi, s’il te plaît ? – Écoute-moi. D’abord, ne prends pas trop au pied de la lettre ce que j’ai dit de mon vieux Challenger. Tous ceux qui l’approchent apprennent à l’aimer. C’est un vieil ours qui n’est pas méchant, crois-moi ! Je me rappelle comment il a porté sur son dos un bébé indien qui avait la variole pour le ramener au fleuve après avoir marché dans la brousse pendant cent cinquante kilomètres. Il est formidable en tout, de toutes les manières, comprends-tu ? Si tu es régulier avec lui, il ne te fera aucun mal. – Je ne courrai pas ce risque. – Ce serait stupide ! As-tu déjà entendu parler du mystère de Hengist Down… le forage d’un puits sur la côte sud ? – Il s’agit d’une exploration secrète pour une exploitation de houille, si j’ai bien compris ? Malone cligna de l’œil.

– Si tu veux ! Vois-tu, je suis dans les confidences du bonhomme ; je ne peux rien dire tant qu’il ne m’en donne pas l’autorisation. Mais je te dirai quand même ceci, qui a paru dans la presse. Un type, Betterton, qui a fait fortune dans le caoutchouc, a légué ses biens à Challenger il y a quelques années, sous la réserve que cet argent serait utilisé dans l’intérêt de la science. La somme est coquette : plusieurs millions de livres. Challenger a alors acheté un domaine dans le Sussex, à Hengist Down. C’était une terre sans valeur, à la lisière nord du pays de la craie ; il en a obtenu une grande étendue, qu’il a entourée de fils de fer et de grillages. Au milieu, il y avait un profond ravin, qu’il commença à faire creuser. Il annonça… Malone cligna de l’œil encore une fois. « Il annonça qu’il y avait du pétrole en Angleterre et qu’il entendait le prouver. Il construisit un petit village modèle qu’habita une colonie d’ouvriers bien payés qui ont tous juré de rester bouche cousue.

Le ravin est protégé par des fils de fer et des grillages, comme tout le domaine ; sa surveillance est renforcée par des limiers féroces. Plusieurs journalistes ont déjà failli y perdre la vie, et je ne parle pas de leurs fonds de pantalons ! Ces chiens sont bien dressés… Il s’agit d’une entreprise colossale ; c’est la société de sir Thomas Morden qui en est chargée ; mais là encore tout le monde a promis de tenir sa langue. Il est vraisemblable que le moment est venu où un spécialiste de puits artésiens est nécessaire. Alors serais-tu assez idiot pour refuser un travail pareil ? Songe à l’intérêt qu’il représente, à l’expérience que tu acquerras. Et puis, il y aura un gros chèque au bout… Enfin tu te frotteras à l’homme le plus extraordinaire que tu puisses jamais rencontrer ! Les arguments de Malone prévalurent et, vendredi matin, je pris la route d’Enmore Gardens. Je m’attachai si bien à être exact que j’arrivai devant la porte de Challenger vingt minutes trop tôt. J’attendais dans la rue quand je réalisai soudain que la Rolls-Royce arrêtée là, avec sa flèche en argent sur la portière, ne m’était pas inconnue : c’était sûrement la voiture de Jack Devonshire, le jeune associé de la grande société Morden. Je l’avais toujours pris pour le plus courtois des hommes, si bien que je fus profondément troublé lorsque tout à coup il apparut, levant les mains vers le ciel et suppliant avec une grande ferveur : – Ô Seigneur ! jetez-le au diable ! Oh ! oui, au diable cet homme ! – Qu’est-ce qui ne va pas, Jack ? Vous me paraissez irrité ce matin ! – Hello ! Parfait ! Seriez-vous aussi dans ce job ? – Il y a des chances. – Eh bien ! ça vous fera le caractère ! – Plus que vous n’avez l’air de pouvoir le supporter, hein ? – Oui. Le maître d’hôtel vient de me dire : « Le professeur m’a prié de vous avertir, monsieur, qu’il était occupé à présent à manger un œuf, et que si vous veniez à une heure plus convenable il vous recevrait volontiers.

» Voilà ! J’ajoute que je m’étais déplacé pour rentrer dans quarante-deux mille livres qu’il nous doit. J’eus un sifflement. – Vous ne pouvez pas rentrer dans votre argent ? – Oh ! si, pour l’argent, il est parfait. Je rends pleine justice à ce vieux gorille : pour l’argent, il a les mains ouvertes. Mais il paie quand ça lui plaît, comment ça lui plaît, et il se moque du monde. Cela dit, tentez votre chance : vous verrez bien ce qu’il vous arrivera ! Sur ces mots encourageants, il se mit au volant et démarra. Je surveillai ma montre ; l’heure zéro sonna enfin. J’ose dire que je suis du genre solide ; j’ai été finaliste de la compétition des poids moyens au Belsize Boxing Club. Mais jamais je ne m’étais présenté à un rendez-vous dans un tel état d’énervement. Il ne s’agissait pas d’une peur physique, car j’avais confiance dans mes moyens pour le cas où ce fou inspiré m’attaquerait.

Il s’agissait d’autre chose : la crainte d’un scandale public et l’appréhension de rater une affaire lucrative. Toutefois, les choses étant toujours plus simples quand l’imagination cède le pas à l’action, je refermai brutalement le boîtier de ma montre et sonnai à la porte. Un vieux maître d’hôtel au visage de bois m’ouvrit. Cet homme arborait une expression, ou une absence d’expression, qui donnait l’impression qu’il était tellement habitué aux secousses de l’existence que rien au monde ne pouvait plus l’étonner. – Avez-vous rendez-vous, monsieur ? – Certainement. Il compulsa une liste qu’il tenait à la main. – Votre nom, monsieur ?… D’accord, monsieur Parfait Jones… Dix heures trente. Dans l’ordre… Nous devons nous méfier, monsieur Jones, car les journalistes nous ennuient beaucoup. Le professeur, comme vous le savez peut-être, n’approuve pas la presse. Par ici, monsieur.

Le Pr Challenger vous reçoit à l’instant. Je fus donc introduit. Je crois que mon ami Ted Malone a beaucoup mieux décrit le personnage dans son Monde perdu que je ne saurais le faire ; je n’insisterai donc pas. Tout ce dont je pris conscience fut un énorme tronc d’homme derrière un bureau en acajou, une grande barbe noire taillée en bêche, et deux gros yeux gris à demi recouverts par des paupières qui retombaient insolemment. Sa tête massive était inclinée en arrière ; sa barbe pointait de l’avant ; il exhibait par toute sa personne une intolérance arrogante, insupportable. « Que diable me voulez-vous ? » Telle était la question qui se lisait dans son regard. Je posai ma carte sur la table. – Ah ! oui, dit-il en la prenant et en la repoussant aussitôt comme si elle sentait mauvais. Bien sûr ! Vous êtes l’expert… soi-disant ! M. Jones.

M. Parfait Jones. Vous pouvez rendre grâces à votre parrain, M. Jones, car c’est votre prénom qui a d’abord attiré mon attention. – Je suis ici, professeur Challenger, pour une conversation d’affaires, et non pour discuter de mon prénom ! articulai-je avec toute la dignité dont j’étais capable. – Mon Dieu, vous me paraissez bien susceptible ! Vos nerfs sont dans un état d’irritation accentuée, monsieur Jones. Il nous faudra marcher à pas feutrés quand nous aurons affaire ensemble, monsieur Jones !… Je vous en prie, asseyez-vous ! Et remettez-vous ! J’ai lu votre petite brochure sur la mise en valeur de la presqu’île du Sinaï. L’avez-vous écrite vous-même ? – Naturellement, monsieur. Elle est signée de mon nom. – D’accord ! D’accord ! Mais ça ne veut pas toujours dire grand-chose, n’est-ce pas ? Pourtant j’admets que pour une fois la réalité concorde avec les apparences.

Le livre n’est pas exempt de mérites. Sous le style un peu terne percent quelques idées. Même, ici et là, des germes de pensée. Êtes-vous marié ? – Non, monsieur. Je ne suis pas marié. – Alors il y a des chances pour que vous gardiez un secret ? – Si je vous promets de garder un secret, je tiendrai assurément ma parole ! – C’est vous qui le dites. Mon jeune ami Malone… Il parlait de Ted comme s’il était un bambin de dix ans. « Malone a bonne opinion de vous. Il m’a dit que je pouvais vous faire confiance. En vérité, cette confiance serait grande ; car je me trouve engagé maintenant dans l’une des plus grandes expériences… je devrais dire : la plus grande expérience de l’histoire du monde ! Je vous demande d’y participer.

– J’en serai très honoré !

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