Carl Spitteler – Imago

« Parmi les œuvres si diverses de Carl Spitteler, me disait un admirateur de notre illustre compatriote, Imago est peut-être la plus propre à « dépayser » le lecteur français. » Non qu’aucun lecteur français d’esprit cultivé puisse méconnaître la piquante originalité d’un ouvrage qui ne ressemble à aucun autre. Mais l’analyse morale qui fait le fond de ce curieux roman psychologique revêt une forme qui déconcerte les habitudes de claire logique chère à nos cerveaux latins. C’est un mélange imprévu d’éléments disparates : les traits d’observation comique alternent avec un idéalisme subtil ; les tableaux de mœurs pris en pleine réalité bourgeoise se mêlent avec le symbolisme et l’allégorie ; la sentimentalité, naïve en apparence, avec la boutade, la satire et le paradoxe… Or tout cela forme un ambigu singulier, aussi savoureux qu’imprévu, qui d’abord étonne, puis finit par séduire le lecteur et le conquérir. Bien habile celui qui réussira à enfermer dans la sèche précision de nos mots français l’exposé du cas extraordinaire du héros, ce Victor, prisonnier d’une illusion qui fait sa force et son tourment ! Ce « visionnaire » à la fois absurde et clairvoyant représente avec une sorte de grandeur un phénomène que le simple mortel comme moi peut se permettre d’appeler la bêtise du génie. Au génie seul, c’est-à-dire à l’imagination créatrice du poète, il appartient de transfigurer en « Imago » l’honnête bourgeoise dont il eût été si naturel de faire sa femme. Mais la simple réalité de la vie, que Victor a dédaignée du haut de son rêve d’artiste, se venge en reprenant ses droits. L’analyse de ce « cas » étrange se déroule dans le cadre d’une petite ville de notre Suisse allemande, au milieu d’une société de braves gens, qui manifestent une touchante ferveur pour l’idéal et que Spitteler évoque avec une ironie douce en sa férocité, infiniment spirituelle. Car il y en a, de l’esprit, et beaucoup, dans ce roman. Seulement, c’est tout autre chose que de l’esprit français. Il serait plus juste de parler d’humour. C’est la verve d’un parfait humoriste qui s’épanouit, non seulement dans les aveux ingénus de Victor, mais dans ces épisodes « amusants : l’irruption de Kurt dans le salon de « Frau Direktor », la visite au vieux maître, la soirée anniversaire de l’Idealia, et plusieurs autres qui sont d’un comique pour nous si neuf. Après cela, maudissez tant que vous voudrez les complications psychologiques d’un amoureux qui dénomme l’objet aimé tantôt Pseuda, tantôt Theuda, ou encore Imago, et qui finit par s’y perdre : on s’embrouillerait à moins ! Mais qu’importe au lecteur ? Il ne s’ennuiera pas avec ce bizarre amoureux. Et quand il arrivera au dénouement de son histoire, il saisira la noble idée qui s’en dégage, – l’hommage à l’Austère Souveraine – ; si bien qu’ayant fermé le livre, il y pensera, il sentira toute la richesse morale, toute l’altière poésie qu’il recèle, et il éprouvera une irrésistible envie de le relire. Neuchâtel, avril 1917.

Philippe Godet. LE RETOUR D’UN JUGE – Les voyageurs pour M… descendent… Attention !… Attendons que le train s’arrête. Un porteur, monsieur… un porteur ? « Voilà donc le pays natal, se dit Victor en sautant du train, ce pays natal après lequel le cœur soupire si fort sur la terre étrangère ! Ce chasseur, là-bas, sous le hall, n’a pas l’air de se douter qu’il est dans sa patrie. Ma parole ! je crois même qu’il bâille… » – Vous avez du gros bagage, monsieur ? demande une voix. Et Victor se trouve sur la place de la gare, place semblable à beaucoup d’autres, avec de hautes maisons, tristes et grises. Où est-il, aujourd’hui, le charme qui dorait la petite ville dans ses souvenirs ? Les rues, autrefois, étaient-elles réellement si désertes et si nues ? Un vent glacé, déjà, bien que septembre commençât à peine, soulevait des nuages de poussière qui aveuglaient le voyageur. Et saisi par la morne prose de tout ce qui l’entourait, il se disait intérieurement : « Il y a une tentation, au moins, qui te sera épargnée dans cette glacière, c’est celle de devenir amoureux. » Mais l’importun bavardage du facteur, petit homme balourd, ne permettait pas de longues réflexions. – Voulez-vous me faire un plaisir ? dit Victor agacé ; eh bien, allez vers ce pilier, là-bas, faites-en le tour, lentement, et comptez les pas. Il y en a six ? Bon ; d’accord.

Maintenant, partons. Complètement ahuri, le petit homme laissa pendre sa mâchoire inférieure et ne souffla plus mot jusqu’à l’hôtel. À peine arrivé, Victor réclama un livre d’adresses et se mit à le feuilleter en se parlant à luimême. « Comment s’appelle donc actuellement l’infidèle ? Wyss, me semble-t-il, Frau Direktor Wyss. Mais directeur de quoi ? Il y a des directeurs de toutes sortes, de banques, de chemins de fer, d’usines à gaz, de fabriques de ciment ou de caoutchouc… Ah ! voici mon affaire : Dr Treugott Wyss, professeur, directeur du Musée de la ville et de l’École d’art, directeur de la Bibliothèque cantonale, membre de la commission de l’Orphelinat, 14, rue de la Cathédrale. Que de titres et dignités ! J’aurais préféré, moi, un directeur de banque. Mais celui-ci sera du moins un monsieur cultivé. Je ne sais pourquoi je ne peux me représenter ce brave mari autrement que petit, insignifiant et un peu gauche, pour ne pas dire ridicule. Donc, dès demain, 14, rue de la Cathédrale. Ah ! belle infidèle ! ton petit doigt te dit-il que ton juge approche ? » *** *** *** Le matin suivant, à l’heure des visites, Victor se dirigeait vers la rue de la Cathédrale.

« Comment supportera-t-elle ma vue ? se disait-il. De deux choses l’une : ou bien elle pâlira et s’enfuira, ou bien elle rougira, puis se ressaisira et me regardant bien en face elle me bravera. Dans ce dernier cas, j’attacherai sur elle des yeux si chargés de souvenirs qu’elle sera bien forcée de baisser les siens. Puis je me tournerai vers le mari : « – Monsieur, dirai-je, la scène énigmatique qui se joue sous vos yeux réclame une explication. Je suis prêt, cela va de soi, à vous la donner ; mais je trouve plus courtois de laisser la parole à votre femme. Car, bien que je sois son créancier, je ne veux pas jouer le rôle d’accusateur. Vous apprendrez ainsi comment je suis, moi, le légitime propriétaire de votre femme, et comment vous, monsieur, vous n’êtes, à proprement parler, que mon substitut, et cela parce que j’y veux bien consentir. N’ayez cependant aucune appréhension, car, vous ayant accepté tacitement comme mon suppléant dans le mariage, je me sens l’obligation de ne troubler en aucune façon votre paix et votre bonheur. Votre foyer m’est sacré et mon devoir bien net est de m’incliner et de disparaître. Vous apprendrez donc, monsieur, à apprécier en moi la vertu de l’invisibilité.

C’est la première et la dernière fois que je franchis votre seuil et si je l’ai fait aujourd’hui, c’est afin de pouvoir exprimer une fois, une seule fois, à votre épouse le peu de considération en laquelle je la tiens. Regardez-la, image vivante de la culpabilité ; ce spectacle me suffit. S’il ne vous suffisait pas, à vous, monsieur, j’habite ici et suis en tout temps à votre disposition. « Voilà à peu près comment je lui parlerai. Mais… je crois que, plongé dans mes pensées, j’ai laissé passer le n° 14. Voici 10, 12… c’est la porte suivante ! Pas mal, cette maison ; elle a l’air attrayant et propret avec ses rideaux blancs et sa tourelle d’angle. Qui penserait qu’elle abrite tant de fausseté ! On entend chanter un canari… et rire un enfant ! Un enfant ! est-ce bien possible ? Me serais-je trompé de numéro ? Mais non ; après tout plusieurs familles peuvent habiter ici. » Lorsque Victor lut sur la sonnette le nom de Wyss, son cœur se mit soudain à battre violemment. Mais il fit effort pour se dominer. « L’anxiété lui convient, à elle, mais pas à toi qui viens ici en juge ! » Il tira la sonnette, puis monta rapidement l’escalier, gravissant plusieurs marches à la fois.

La servante qui ouvrit annonça d’une voix flûtée, l’air un peu doucereux, que monsieur et madame étaient sortis. Victor se raidit contre un accès de violent dépit. Il s’était préparé à tous les accueils, mais non pas à cette absence. D’ailleurs il n’avait jamais pu supporter de ne pas trouver quelqu’un chez lui lorsqu’il allait le voir. « Sortie ! Elle sort donc avec cet homme, en plein jour ? C’est son droit, mais que fait-elle de la pudeur ? » Il donna sa carte, prévenant qu’il reviendrait l’après-midi à trois heures. – Frau Direktor ne sera probablement pas chez elle, risqua la femme de chambre. – Si, elle y sera ! répondit Victor impérieusement, et il s’en alla. Quelle malveillante personne que cette femme de chambre ! De quel air aigre-doux et presque railleur elle avait accentué le nom de Frau Direktor ! Dans l’escalier Victor vit monter le facteur qui, d’en bas déjà, annonça une lettre pour Frau Direktor Wyss. Encore un qui se permettait… « Tas d’imbéciles, qui soulignent les faits ! Si je l’avais épousée, moi, ils l’appelleraient tous par mon nom, aujourd’hui. » Une fois dans la rue, Victor tira sa montre.

« Onze heures et demie, juste le temps d’aller chez Mme Steinbach avant le déjeuner. Le Clos-des-Roses est un peu en dehors de ville, mais en me hâtant… » Et il revit en pensée un paisible jardinet fleuri d’asters et baigné d’une douce lumière automnale. Il marchait allègrement, souriant à la perspective de revoir son amie. Plus il allait, plus augmentait son impatience et plus son pas s’accélérait. Cependant il s’arrêta brusquement devant la porte du jardinet. « Naturellement elle va être absente, elle aussi. Quand ça commence, c’est comme une épidémie ! » Mais non ! un cri de joie retentit d’une fenêtre et un instant plus tard son amie descendait l’escalier, toute rayonnante de joie amicale. Il s’en fallut de peu qu’ils ne tombassent dans les bras l’un de l’autre. Elle l’attira des deux mains : – Est-ce vous, bien réellement vous ? Voyons, asseyez-vous et racontez-moi ! Avant tout, cher ami, comment allez-vous ? – Moi, je ne sais pas, qu’en puis-je savoir ? Elle se mit à rire de plaisir. – Ah ! je vous reconnais bien à cette réponse.

Eh bien, parlez, dites quelque chose, n’importe quoi, pourvu qu’on entende votre voix ! Pour que je m’assure aussi que c’est bien vous, en chair et en os, et non pas une simple vision. Car, cher monsieur, vous êtes un si curieux mélange de réalité et de fantaisie qu’on s’étonnerait à peine de vous voir disparaître subitement ! – Ce « curieux mélange » signifie que je suis un peu timbré, plaisanta-t-il, que mes pensées n’ont ni queue ni tête ? Du reste, ordonnez, je suis prêt à me tourner dans tous les sens pour vous convaincre de ma réalité. – Non, donnez-moi plutôt la main, encore une fois. Cette fois, je la tiens ferme ! Quelle surprise vous m’avez faite ! Quand donc êtes-vous arrivé ? – Hier soir. Mais savez-vous que le temps vous rajeunit et vous embellit ? Et puis, comme de juste, vous êtes toujours habillée avec le goût le plus raffiné ! – Oh ! taisez-vous ! Ne plaisantez pas une vieille veuve de trente-trois ans ! Mais, vous, vous avez quelque chose de plus fort et de plus viril qu’il y a quatre ans. Comment dirai-je ? Vous semblez plus sûr de vous, plus énergique. – Moi ! Téméraire même, entreprenant, agressif ! – Eh bien, restez-le ! On peut donc s’attendre à voir bientôt sortir de vous quelque chose de grand et de beau ? Car vous savez que j’y compte, moi ! – Ah ! mon Dieu, quant à cela… Il soupira et se plongea dans une méditation soucieuse. – Et même quand vous faites ce visage piteux, dit-elle en riant, je n’ai pas la moindre envie de vous plaindre, pas la moindre. Ce que vous souffrez maintenant, ce sont les maux de l’enfantement, les angoisses qui précèdent le triomphe ! On entendit au loin le bourdon de la cathédrale annoncer midi de sa voix profonde. Et comme il se levait pour partir : – Savez-vous, dit-elle persuasive, revenez cet après-midi prendre une tasse de thé.

Nous serons les deux seuls. Il allait accepter tout heureux, quand il se ressouvint : – Ah ! malheureusement je suis pris ailleurs, dit-il contrarié. – Voyez donc cela ! Arrivé hier soir et aujourd’hui déjà pris… Mais je ne veux pas sonder vos secrets ! S’expliquer était désagréable à Victor ; mais, pour cette raison même, il le fit : il ne se permettait pas de petites lâchetés. – Ce n’est un secret pour personne, dit-il à regret, pour vous moins que pour tout autre. J’ai annoncé ma visite chez Mme Wyss pour cet après-midi. Elle le regarda surprise. – Et qu’allez-vous faire, je vous prie, dans ce temple des vertus démocratiques ? Connaissez-vous le directeur Wyss ? – Non, pas lui, mais elle. Le visage de l’amie changea soudain d’expression. Devenue froide : – Je sais, je sais, dit-elle en se détournant, vous vous êtes vus, il y a quatre ans, dans un séjour de montagne, assez superficiellement, n’est-ce pas ? Un ou deux jours seulement ? – Superficiellement ! s’indigna-t-il soudain. C’est vous qui dites cela, vous qui devriez comprendre ! Un jour ou deux ? Que signifie, je vous prie, un « jour » ? Mesure-t-on la valeur de la vie d’après le calendrier ? Voici ce que j’en pense, moi : il y a des heures qui comptent à elles seules plus que trente années de vie ordinaire, des heures qui vivent éternellement, aussi sûrement que n’importe quelle œuvre d’art, plus sûrement même ; car l’artiste qui les a créées, c’est le dieu sacré de la beauté ! – Ce qui ne les empêche pas, malheureusement, de passer aussi et d’être oubliées.

– Je ne connais pas l’oubli, je n’admets pas la mort des choses passées. – Vous, peut-être, parce que vous êtes un être d’imagination, mais bien les autres gens, quand le présent les satisfait… Croyez-vous réellement, par exemple, que Mme Wyss attende votre visite ou qu’elle aurait un regret spécial à la manquer ? – Non, sans doute ; mais mon intention n’est pas de lui faire plaisir. Mme Steinbach se tut un instant. Puis elle reprit d’une voix forte, accentuée, et comme se parlant à elle-même : – La belle Theuda Neukomm a maintenant trouvé sa formule définitive. Elle est heureuse, dans un heureux mariage ; son mari est un homme cultivé, considéré, respectable ; son enfant, un amour, un ravissant bambin espiègle, aux boucles noires, le portrait de sa mère, et qui commence déjà à parler. Oh ! ne prenez pas l’air si dédaigneux, c’est accessoire pour vous, mais pas pour sa mère ! Et puis elle est entourée de toute une tribu de parents et d’amis qui font sa joie et ses délices, en particulier son frère Kurt, l’homme-prodige, le grand génie, son idole ! Ici elle s’interrompit, souriant légèrement. – Mais j’y pense ! reprit-elle, elle ne sera sûrement pas chez elle cet après-midi. Elle doit faire une excursion avec la Chorale. – Pardonnez-moi, elle sera à la maison ! – Ah ! si vous en êtes si certain, je m’incline. Puis se tournant vers lui, elle examina sérieusement son visage.

– Cher ami, dites-moi en toute sincérité ce que vous désirez de Mme Wyss. – Rien ! dit-il laconiquement. – Alors, tout est bien, car vous iriez au-devant d’une pénible déception. Au revoir donc, à une autre fois, quand cela vous dira. Vous savez que chez moi, vous êtes le bienvenu à toute heure. Et tandis qu’elle le reconduisait, elle répéta avec une certaine insistance : – Oui, la belle Theuda a trouvé sa formule définitive. « Pourquoi, pensait Victor, a-t-elle répété cette phrase avec une intention si marquée ? Elle ne suppose pourtant pas ?… Ah ! non, ma chère, le fiancé de la sainte Imago est bien cuirassé contre les séductions d’une Frau Direktor Wyss. Allons donc ! son nouveau sport, maintenant, c’est de mettre des enfants au monde ? Je vous en prie, chère madame, ne vous gênez pas pour moi ; ayez des jumeaux, des trijumeaux même, si cela vous dit, tout à fait comme si je n’existais pas ! Pourtant, je n’ai pas été sincère en disant que je n’attendais rien d’elle ; je vais rectifier cela. » Et sans tarder, il envoya le petit groom de l’hôtel chez Mme Steinbach, avec le billet suivant : « Chère amie, une petite mise au point : je ne désire rien d’elle, rien, sauf de la voir baisser les yeux devant moi. Cela, je le veux.

« Votre affectionné, Victor. » Dans la salle à manger de l’hôtel, les pensionnaires attendaient le dîner, lent à paraître. Ils allaient et venaient, tantôt s’arrêtant pour regarder par les fenêtres, tantôt considérant distraitement les tableaux qui pendaient aux murs. Victor interrompit sa promenade devant un portrait encadré de noir, représentant un homme politique dont le nom, inscrit au bas du tableau, était, comme de juste, illisible. C’était un visage énergique, aux traits durs et accentués, et comme taillés dans du bois. L’expression révélait de la détermination, du désintéressement et une conviction enthousiaste ; les yeux semblaient ne regarder nulle part. On eût dit ceux d’un homme habitué à haranguer les foules, plutôt qu’à fixer son attention sur des individus. Victor parvint enfin à déchiffrer, au bas du portrait, la devise favorite du grand homme : Tout par l’école populaire. « C’est cela ! pensa-t-il, ironique ; le portrait respire bien cette manière de voir : le monde considéré comme un vaste établissement d’instruction ; but de la vie : apprendre, puis enseigner ; pas de vérité qui n’ait un arrière-goût doctrinaire, et pas de sagesse qui ne sente l’exhortation. Quel mal eût pu faire ce grand homme avec ses opinions de magister, immuables comme des figures géométriques, si le sort, grâce à un vote négatif, n’eût évité de le mettre au gouvernail de l’État ! » Tandis que Victor examinait le grand homme d’un œil critique, quelqu’un d’autre s’était approché et considérait le portrait par-dessus son épaule.

– Quelle belle tête ! intéressante, caractéristique, n’est-ce pas ? dit l’inconnu d’un ton admiratif. Et d’autres personnes s’étant rassemblées peu à peu, comme des mouches autour d’un morceau de sucre, Victor entendit répéter les paroles élogieuses. Le portrait devait être celui d’un homme connu et populaire, car la conversation à table se prolongea sur ce sujet. Quelqu’un prononça son nom : Neukomm, et ce nom fit tressaillir Victor. « C’est ainsi qu’elle s’appelait avant son mariage. Serait-ce donc un parent ? » – A-t-il laissé des enfants ? demanda une voix. – Oui, deux ; un fils et une fille. Le fils n’a rien de bien remarquable, il fait de la poésie. Mais la fille a épousé le directeur Wyss, que vous connaissez. C’est une femme admirable, je ne vous dis que cela.

Tout le monde se retourne dans la rue pour la voir : grande, fière, noire comme une méridionale, – sa grand’mère était Italienne, – et vive et ardente, peste ! Au reste, parfaitement digne et réservée ; personne ne trouverait rien à lui reprocher ; et patriote convaincue, comme feu son père ! « Allons donc ! pensait Victor, la belle tête caractéristique est donc celle du père de Theuda ! Voyons, réveille-toi, ma raison, et réfléchissons ; cela en vaut la peine. » Mais il se trouva peu disposé à creuser le sujet. Que lui importait, après tout ? Et il sentit sa pensée se rendormir, pareille à ces gros chiens de basse-cour étendus sur la route, qui relèvent un peu la tête lorsque le char du laitier passe et la laissent négligemment retomber. Après le dîner, Victor interrogea le garçon : où pouvait-il aller lire les journaux ? – Je puis vous recommander le café Scherz, monsieur, près de la gare. Tout le monde vous indiquera. *** *** *** Au milieu d’une salle bondée, il trouva, près de la fenêtre, une petite table à deux places encore inoccupée. Des gens entraient, circulaient, cherchaient où s’asseoir, mais personne ne se plaçait visà-vis de lui. « Ici comme partout ailleurs ! pensait-il. Décidément, Victor, tu n’attires pas ; on ne se sent pas à l’aise avec toi ! Mais, une supposition amusante : si, au milieu de tout ce monde, se trouvait mon brave substitut ? Pourquoi pas, en somme ? Il doit bien s’accorder aussi le plaisir de lire les journaux. Ce pourrait bien être celui-là, là-bas, avec ces cheveux blond fade et ces doubles lunettes sur un profil de mouton.

On dirait un professeur. Ce n’est pas précisément un Adonis, et il n’a pas plus d’esprit que la dose strictement nécessaire à son métier. Ah ! pauvre substitut, ne te repose pas trop sur ton érudition, car la belle Junon dont tu fais si grand cas pourrait bien en venir, un de ces quatre matins, à te baptiser Docteur Fastidieux ! « Je devrais, les convenances l’indiquent, aller le saluer ; puis je l’agacerais un peu. Si seulement j’étais sûr que ce fût lui ! Au reste, je l’apprendrai sous peu. Deux heures dix minutes : encore trois quarts d’heure. Le temps est d’une longueur… Ah ! quel est cet individu qui entre d’un air imposant ? Brr ! le vrai héros de romans pour jeunes filles, l’asile protecteur, l’épaule à laquelle on s’appuie, le « soutien pour la vie ». On voudrait lui chanter : « Qu’il est beau, noble et fier ! » Avec sa chevelure bouclée de jeune dieu, que me rappelle donc cet Hercule ? C’est juste ! Le roi de cœur dans les jeux de cartes. Malheur ! pleurez, ô jeunes filles, il porte une alliance, et il est même déjà père, car n’a l’allure aussi paisiblement satisfaite que celui qui connaît les joies de la paternité. Comme il suspend soigneusement son manteau ! Et quel linge immaculé il fait voir ! Mais… oui, vraiment, je crois bien qu’il se dirige de mon côté. Soyez le bienvenu, « roi de cœur » ! Avec une inclinaison polie, celui-ci s’installa en face de Victor.

Puis il sortit un étui à cigares artistiquement brodé, – par sa femme, sans doute ! – Est-il permis de vous en offrir un ? dit-il à Victor. – Merci, je ne fume pas.

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