Charles Peguy – Sainte Genevieve patronne de Paris

BERGÈRE qui gardiez les moutons à Nanterre Et guettiez au printemps la première hirondelle, Vous seule vous savez combien elle est fidèle, La ville vagabonde et pourtant sédentaire. Vous qui la connaissez dans ses embrassements Et dans sa turpitude et dans ses pénitences, Et dans sa rectitude et dans ses inconstances, Et dans le feu sacré de ses embrasements, Vous qui la connaissez dans ses débordements, Et dans le maigre jeu de ses incompétences, Et dans le battement de ses intermittences, Et dans l’anxiété de ses longs meuglements, Vous seule vous savez comme elle est peu rebelle, La ville indépendante et pourtant tributaire. Vous qui la connaissez dans le sang des martyrs Et la reconnaissez dans le sang des bourreaux, Vous qui l’avez connue au fond des tombereaux Et la reconnaissez dans ses beaux repentirs, Et dans l’intimité de ses chers souvenirs Et dans ses fils plus durs que les durs hobereaux, Et dans l’absurdité de ces godelureaux Qui marchaient à la mort comme on ferait ses tirs, Vous seule vous savez comme elle est jeune et belle, La ville intolérante et pourtant libertaire. Vous qui la connaissez dans ses gémissements Et la reconnaissez dans ses inconsistances, Dans ses atermoiements et dans ses résistances, Dans sa peine et son deuil et ses désarmements, Vous qui la connaissez dans ses mugissements Et dans l’humilité de ses omnipotences, Et dans la sûreté de ses inadvertances Et dans le creux secret de ses tressaillements, Vous seule vous savez comme elle est jouvencelle, La ville incohérente et pourtant statutaire. Vous qui la connaissez dans le luxe de Tyr Et la reconnaissez dans la force de Rome, Vous qui la retrouvez dans le coeur du pauvre homme Et la froide équité de la pierre à bâtir, Et dans la pauvreté de la chair à pâtir Sous la dent qui la mord et le poing qui l’assomme Et l’écrit qui la fixe et le nom qui la nomme Et l’argent qui la paye et veut l’assujettir, Vous seule vous savez combien elle est pucelle, La ville exubérante et pourtant censitaire. Vous qui la connaissez dans ses vieilles potences Et la reconnaissez dans ses égarements, Et dans la profondeur de ses recueillements, Et dans ses échafauds et dans ses pestilences, Et la solennité de ses graves silences, Et dans l’ordre secret de ses fourmillements, Et dans la nudité de ses dépouillements, Et dans son ignorance et dans ses innocences, Vous seule vous savez comme elle est pastourelle, La ville assourdissante et pourtant solitaire. Vous qui la connaissez dans ses guerres civiles Et la reconnaissez dans ses égorgements, Dans son courage unique et dans ses tremblements, Dans son peuple sans peur et ses foules serviles, Dans son gouvernement des hordes et des villes Et dans la loyauté de ses enseignements, Dans la fatalité de ses éloignements, Dans l’honneur de sa face et dans ses tourbes viles, Vous seule vous savez comme elle est colonelle, La ville turbulente et pourtant militaire. Vous qui la connaissez dans ses longues erreurs Et la reconnaissez dans ses plus beaux retours, Vous qui la connaissez dans ses longues amours Et sa sourde tendresse et ses sourdes terreurs, Et le commandement de ses lentes fureurs Et le retournement des travaux et des jours, Et le prosternement des palais et des tours, Et le sang resté pur dans les mêmes horreurs, Vous seule vous savez comme elle est maternelle, La ville intempérante et pourtant salutaire. Vous qui la connaissez dans le secret des coeurs Et le sanglot secret de ses rugissements, Dans la fidélité de ses attachements Et dans l’humilité de ses plus grands vainqueurs, Dans le sourd tremblement des plus ardents piqueurs Et la foi qui régit ses accompagnements, Et l’honneur qui régit tous ses engagements, Et l’humeur qui régit ses plus grossiers moqueurs, Vous seule vous savez comme elle est ponctuelle, Votre ville servante et pourtant réfractaire. Vous qui la connaissez dans ses secrets soupirs Et dans les beaux regrets de ses arrachements, Dans les roides rigueurs de ses empêchements, Et dans le lent recul de ses longs avenirs, Vous qui l’avez connue aux mains des triumvirs Et la reconnaissez dans ses ménagements, Jamais elle n’hésite au seuil de ses tourments Et parfois elle hésite au seuil de ses plaisirs Et seule vous savez comme elle est demoiselle, La ville chancelante et jamais adultère. Vous qui la connaissez dans le sang de ses rois Et dans le vieux pavé des saintes barricades, Et dans ses mardis-gras et dans ses cavalcades, Et dans tous ses autels et dans toutes ses croix, Vous qui la connaissez dans son pavé de bois Teint du même carnage et dans ses embuscades Et dans ses quais de Seine et dans ses estacades Et dans ses dures moeurs et son respect des lois, Vous seule vous savez comme elle est fraternelle, La ville décevante et pourtant signataire. Vous qui la connaissez dans la force des armes Et dans la fermeté de ses relâchements, Dans la sévérité de ses épanchements, Dans sa muette angoisse et son fleuve de larmes, Vous qui la connaissez dans ses sacrés vacarmes Et dans la dureté de ses retranchements, Et dans l’humilité de ses amendements, Et sa sécurité dans les pires alarmes, Vous seule vous savez comme elle est rituelle, La ville défaillante et pourtant légataire. Vous qui la connaissez dans les gamins des rues Et dans la fermeté de ses commandements, Dans la subtilité de ses entendements, Dans ses secrets trésors et ses forces accrues, Et dans ses vétérans et ses jeunes recrues, Et dans la fixité de ses engagements, Et dans la sûreté de ses dégagements, Et dans le Pont-Royal et les énormes crues, Vous seule commandez la haute caravelle, La ville menaçante et la destinataire.

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