Daniel Lesueur – Amour daujourdhui

Elle suivait le quai d’Orsay, de son pas court, vif, décidé, son joli teint frais animé par l’air sec et piquant d’un après-midi de décembre, ses beaux yeux bleus curieusement et joyeusement ouverts, sa toque de loutre coquettement posée sur ses frisons d’un brun doré, lorsque tout à coup un grand tressaillement la secoua, ses genoux fléchirent, la force lui manqua pour avancer. Elle venait d’apercevoir Lionel. Ce n’était pas pour le rencontrer qu’elle avait fait ce grand détour, sortant du Louvre, où elle copiait un tableau de l’École italienne, et n’ayant qu’à prendre l’avenue de l’Opéra et la rue d’Amsterdam pour se retrouver chez ses parents, aux Batignolles. Non, elle aurait eu presque peur à l’idée de le voir, et surtout grande honte en songeant qu’il devinerait une pareille intention. Elle voulait seulement respirer un peu l’air qui entourait immédiatement celui vers qui, depuis peu, allaient toutes ses pensées. Elle découvrirait peut-être en scrutant la façade froide, à prétentions grecques, du ministère des Affaires Étrangères, dans quel angle du grand bâtiment se trouvait la pièce où il se tenait, comme chef de cabinet du sous-secrétaire d’État. La faveur de Gambetta, alors Président du Conseil, lui avait valu cette position, si jolie pour un jeune homme de vingt-quatre ans, jusque-là simple secrétaire auprès de l’illustre tribun. Et voilà qu’il arrivait au-devant d’elle, tournant l’angle de l’Esplanade, de sa démarche assez pesante, aux jambes très légèrement arquées d’un cavalier démonté, bien qu’il n’eût pas l’habitude du cheval, mais le buste fort et bien droit, et sa tête superbe fièrement rejetée en arrière au-dessus de son col de fourrure. — Mademoiselle Renée ! fit-il d’un ton de surprise charmée, en tendant la main à la jeune fille. Elle avait repris son sang-froid, en apparence du moins. Au fond du cœur, elle sentait renaître le trouble délicieux et encore inexpliqué, éveillé depuis quelque temps par le regard de ces longs yeux bruns veloutés, qu’elle avait vus jadis tout enfantins, et qui, d’un jour à l’autre, venaient de lui révéler leur dangereuse puissance. — Est-ce que vous veniez, dit Lionel, me rappeler ma promesse de vous donner des billets pour la Chambre? Je suis un fameux étourdi. Vous devez m’en vouloir? Il mit dans ces mots « m’en vouloir, » un accent confiant et câlin qui les démentait, et qui fit frissonner Renée comme l’aurait fait une caresse. — Oh! monsieur Lionel, répondit-elle avec vivacité, me croyez-vous capable d’une telle inconvenance? Non, non, je passais seulement… tout à fait par hasard. Puis, tout de suite, sa gaîté remportant comme toujours sur un petit mouvement de pudeur offensée, elle ajouta avec son brillant sourire et un coup d’œil vers la grande et solennelle bâtisse : — Un ministère ! Mais je serais aussi embarrassée d’y entrer que dans un iceberg.

— Pourquoi? fit Lionel. Ce n’est ni si fermé, ni si froid. Il y a un feu magnifique dans mon cabinet. Venez donc vous y chauffer un instant, pendant que j’enverrai chercher un billet pour vous à la questure. La séance va être intéressante cet après-midi. Gambetta prendra la parole. — Oh! Gambetta doit parler, vraiment? s’écria Renée. Et Lionel admira le joli visage, si mobile, sur lequel les moindres émotions marquaient leurs traces rapides et successives, tandis que la plus profonde d’entre elles, déjà pressentie par sa fatuité d’homme, l’illuminait d’une clarté permanente et douce. Qu’il était donc agréable à sa vanité et favorable au plan arrêté dans son cœur, de sentir vibrer sous ses paroles et ses regards l’âme si délicate, si frémissante, si sensible, et — il le savait — si absolument pure, de cette jeune artiste, déjà presque célèbre, qui s’appelait Renée Sorel. Tandis qu’il l’écoutait se défendre d’accepter son invitation, ses yeux à lui, ses longs yeux voluptueux et charmeurs, posés obstinément sur elle, amassaient tout leur magnétisme passionné pour le répandre ensuite en effluves pénétrants.

Il se taisait et la regardait simplement, sans insister davantage, tandis qu’elle énumérait les motifs de son refus. Lui, dont la faconde pleine d’assurance en politique, le faisait triompher à la jeune tribune de la conférence Molé, en attendant les grands succès d’orateur dont il se croyait sûr déjà, il était silencieux en amour. C’était sa force. Dans les combats du cœur et des sens, toutes les armes, même les plus mauvaises, valent mieux que les arguments. Les seules paroles que Lionel employât auprès des femmes étaient les paroles cajolantes qui ressemblent aux caresses. Il ajoutait ainsi à sa beauté, à sa renommée naissante, à tous ses dons, l’attrait du mystère; celui aussi d’une tendresse qui ne se démentait pas extérieurement, même alors qu’il infligeait, en connaissance de cause, les plus cruelles tortures. Lorsque Renée se tut, après avoir déclaré qu’elle n’oserait avouer cette escapade à ses parents, quelle ne pourrait assister seule à une séance de la Chambre, qu’elle ne voulait pas que Lionel pût la juger inconséquente et hardie, et que d’ailleurs elle craignait d’être rencontrée avec lui, le jeune homme lui dit doucement : — Venez donc, mademoiselle Renée, je désire tant vous faire entendre mon cher maître, mon modèle, mon ami, Gambetta! Venez, quand nous nous rencontrerons de nouveau chez Mme Anderson, nous pourrons causer de lui ensemble. Et elle le suivit, toutes ses résolutions s’envolant sur un mot, sur un désir de lui. Elle savait qu’il avait deux grandes affections auxquelles il donnait toute sa vie : sa mère et Gambetta. Elle souhaitait ardemment connaître ce qu’il aimait.

La mère, elle, Mme Duplessier, était en province, où son mari avait obtenu, — toujours grâce au nouveau Président du Conseil, — une recette particulière. Bien que Renée eût vu Lionel chez des amies d’enfance et que leur camaraderie remontât à ses plus lointains souvenirs, elle se rappelait à peine Mme Duplessier, qui avait longtemps habité Versailles, et qui, toujours souffrante, ne se montrait guère hors de chez elle. Cependant être l’amie de cette mère du jeune homme, qu’on disait adorée par lui, de laquelle il parlait sans cesse, l’appelant : « Ma petite maman, » et qui, disait-on, paraissait encore si jeune et si belle qu’elle aurait pu passer pour la sœur de ce grand garçon aux épaules robustes, à la fine et abondante barbe brune, c’eût été le rêve de Renée. Dans l’impossibilité de le satisfaire, par suite des circonstances qui ne s’y étaient jamais prêtées, elle avait reporté tout le superflu de son amour sur le célèbre tribun, dont elle dévorait les discours dans les journaux, et qui, en rêve, lui apparaissait, malgré sa corpulence tout à fait terrestre, comme le bon ange de Lionel. Elle allait donc l’entendre! Son enthousiasme naïf pour les grands orateurs et pour les questions profondes que la parole agite si aisément et si rarement résout, augmentait l’entraînement qui la faisait marcher maintenant à côté du jeune chef du cabinet de M. le sous-secrétaire d’État, le long du trottoir de l’Esplanade et des couloirs du ministère, dans une sorte d’inconscience à la fois ravie et troublée. Renée Sorel, à vingt-deux ans, était à beaucoup de points de vue plus jeune que ne le comportait son âge, surtout à notre époque de maturité hâtive. Sa nature était pleine d’illusions, et capable de les conserver à travers les plus dures expériences. Elle ne connaissait rien de la vie; elle n’avait pas la moindre idée de ce que peuvent être les hommes. Son ignorance des réalités s’alliait à la plus vive intelligence des choses abstraites.

Une certaine qualité subtile de son esprit, qui lui faisait pressentir la vérité et repousser l’erreur à travers les lectures prodigieusement variées dont elle se nourrissait, ne se retrouvait pas dans la pratique de l’existence et le commerce du monde. En ceux à qui elle avait directement affaire, elle ne voyait plus que le bien, le mal n’existait pas. Confiance dangereuse chez une jeune fille que la nécessité mettait tout à coup aux prises avec le jeu impitoyable des intérêts les plus personnels et les plus grossiers, c’est-à-dire avec la société moderne, et cela après une première jeunesse passée dans un isolement studieux, une réclusion presque absolue. Son père, M. Sorel, professeur de l’Université, avait rempli une carrière des plus honorables, jusqu’au moment où une infirmité subite, un décollement de la rétine, l’avait brusquement privé de la vue. Il s’était alors trouvé, avec sa femme et sa fille, sans autre ressource qu’une modique pension. Ce qui l’avait empêché de préparer quelque aisance pour les jours de vieillesse ou de maladie, c’est qu’il avait toujours écrit plutôt qu’enseigné, et ses travaux, très spéciaux, lui avaient rapporté plus d’honneur que d’argent. Il avait élevé Renée très sérieusement, presque austèrement, secondé en cela par Mme Sorel, douce personne, dévouée, simple et profondément pieuse. La petite fille apprit auprès de sa mère à aimer la religion protestante. L’imagination très ardente de Renée ne semblait pas devoir être satisfaite par un culte aussi froid; mais la Bible, dont on lui faisait apprendre par cœur des chapitres entiers, lui plut par sa poésie mystique et grandiose.

Lorsque, le dimanche, elle suivait sa mère à l’église, laissant M. Sorel au milieu de ses livres de philosophie, son cœur se serrait, et, un moment après, sa prière la plus fervente était adressée à Dieu pour qu’il touchât l’âme de son père. M. Sorel crut bien faire en abandonnant entièrement à sa femme l’éducation religieuse de leur enfant. Il était de l’école de ceux qui, cherchant la vérité pour eux-mêmes, la croient dangereuse pour le peuple et pour les femmes. De bonne heure, Renée sentit naître en elle des contradictions et s’élever des luttes entre la forte instruction qu’elle recevait du côté paternel et les croyances qu’elle devait à sa mère. Elle souffrit sans oser rien dire, de peur d’affliger l’un ou l’autre de ses parents. Pour échapper au tourment de ses doutes, elle se réfugia dans un spiritualisme vague où entraient en première ligne son profond besoin d’aimer, qui embrassa toute l’humanité, et son culte pour la beauté que l’art nous révèle, et qu’elle crut la plus sainte et la plus véritable manifestation du divin dans le monde. Elle se fit une sorte de religion à son usage, tirée tout entière de sa propre imagination. Elle essaya de la rendre précise, car il lui fallait absolument un principe sur lequel elle pût établir tous ses actes, toutes ses pensées, comme sur une base ou un pivot.

Elle ne comprenait pas l’existence sans une direction générale, un point de départ, un but visible et défini. Mais cette petite tête de jeune fille était trop faible pour trouver une solution que les plus grands penseurs s’acharnent vainement à découvrir. Elle chavira tout entière dans la poésie. Elle s’exalta dans des rêves sans fin. Renée en arriva à cette conclusion, qui eût été d’une hardiesse presque cynique dans une âme moins absolument saine et innocente que la sienne : « La vérité? Pourquoi m’épuiser en efforts inutiles pout l’atteindre tandis qu’en réalité je la possède? La vérité! mais elle est en moi-même, dans les impulsions de mon cœur qui ne peut vouloir que ce qui est juste et bon, puisque toute fausseté, toute laideur, toute impureté lui répugnent. Je distingue un beau tableau d’une œuvre médiocre. La vérité est encore là. Mais la beauté n’a pas toujours été comprise de la même façon, pas plus que la vertu. Il y a du relatif dans l’art aussi bien que dans la morale. Ce qui est absolu, ce qui est nécessaire, ce que les croyants appellent la voix de Dieu, ce que j’appelle, moi, du nom suprême de Vérité, c’est la conscience, c’est .

la sincérité. Tant que je serai sincère, fidèle à ma Vérité intérieure, – absolue en elle-même quoique relative à l’égard de la morale et des lois humaines,- je ne ferai jamais rien dont je puisse avoir du regret ni dans cette vie, ni dans l’éternité, ni devant le Juge, quel qu’il soit, qui doit peser un jour nos actions dans sa balance éternelle. » Voilà comment l’austérité d’un père, la piété d’une mère, et une éducation presque trop calme, retirée, sérieuse, arrivaient à mettre tout à coup en présence d’un monde gouverné par des nécessités implacables, mû par d’aveugles forces qui pouvaient, hélas! la broyer en moins d’une seconde, la créature la plus charmante et la plus généreuse, absolument ignorante de ces nécessités et de ces forces, et absolument désarmée. Qu’elle connaissait peu, en effet, les conditions de la vie dans notre société actuelle, puisqu’elle s’imaginait la traverser heureusement et purement sans autre défense et sans autre guide que ses rêves! Pauvre petite Renée, qui décorait du nom d’Absolu les belles chimères de son cœur! Jusqu’à présent, son chemin avait été simple et droit. Elle possédait, comme peintre, un talent remarquable. Son père, qui craignait pour elle le sort scabreux d’une femme artiste, assez longtemps entrava ses goûts. Lorsque la cécité du professeur laissa la petite famille presque sans ressources, les leçons de dessin données par la jeune fille et la vente de ses jolies toiles de genre ramenèrent très vite le bien-être. On n’essaya plus de la détourner de ses pinceaux. Depuis trois ans, ils la faisaient vivre ainsi que ses parents. Élève encore elle-même d’un de nos maîtres, elle avait organisé chez elle un cours déjà fort suivi, et, au printemps dernier, elle avait exposé.

Lionel savait tout cela, et, précisément, c’était du succès de son tableau qu’il lui parlait, assis en face d’elle auprès du feu, dans le salon qui lui servait de cabinet de travail au ministère. – Oh! « succès » est un bien grand mot, faisait Renée. Cependant Je l’ai vendue, ma Provocation, et c’est toujours, vous savez, la grosse affaire, vendre ces méchants bouts de toile. — Le sujet était piquant, reprit Lionel, et bien spirituellement traité. Cette peinture de Renée représentait en effet une provocation en duel, des cartes échangées, mais discrètement, dans un coin de salon, au milieu de l’animation joyeuse d’un bal. Tout un petit roman, car on pouvait deviner qu’une femme était la cause de la querelle, une jolie femme, très jeune, en toilette vaporeuse, qui, tout en forçant sa bouche à sourire au-dessus de l’éventail, jetait un regard plein d’épouvante vers les deux hommes entourés, dissimulés par leurs amis. — Voyez-vous, disait Lionel, puisque vous réussissez si bien dans la peinture de genre, il faut rechercher toutes les occasions qui vous fourniraient des idées, des sujets d’étude. Une séance à la Chambre, c’est absolument nécessaire que vous vous rendiez compte de cela. Renée avoua qu’il y avait bien des scènes, bien des milieux qu’elle aimerait voir de près, mais qui lui étaient interdits en sa qualité de jeune fille. Une grande difficulté, cela, pour son genre de travail.

Les hommes étaient vraiment des êtres bien heureux, dans leur grande liberté. Elle se confinerait forcément dans les sujets pris aux intérieurs bourgeois, salon banal ou coin de feu d’intimité vulgaire. Elle ne pouvait aller, venir, monter aux sphères de haute élégance, ni descendre aux recoins pittoresques de la bohème, aux spectacles dramatiques de la misère ; pas même se promener seule à la campagne, surprendre quelque scène rustique, pénétrer chez les paysans. — Je ne pourrai jamais être originale, fit-elle en soupirant. — Bah! dit Lionel. Qu’importe le sujet traité. L’originalité, si vous ne l’aviez pas en vous, elle ne vous viendrait jamais du dehors. — Vous rappelez-vous, monsieur Lionel, notre fameux pacte d’alliance? J’avais beaucoup compté là-dessus. Mais j’étais égoïste, j’en aurais profité toute seule. Il vaut mieux que vous l’ayez dénoncé.

Elle faisait allusion à leurs causeries chez Mme Anderson. Cette dame recevait le soir une fois par semaine, dans l’intention de marier ses filles, deux jolies blondes, élevées à Paris avec toute la liberté de l’Amérique, le pays de leur père. Veuve de bonne heure, Mme Anderson, une Française, était revenue dans sa patrie; elle y rapporta les allures indépendantes d’outre-mer, laissa ses filles sortir seules, attira des jeunes gens chez elle, parce quelle aimait leur gaîté, et parce qu’elle se figurait aussi trouver promptement parmi eux des maris pour ses deux enfants sans dot. Les petites, provocantes et toutes gracieuses, avec leur accent gazouillant d’étrangères dû à la pratique constante de l’anglais dans l’intimité, flirtèrent sans trêve ni relâche, furent courtisées, mais jusqu’ici n’avaient pas rencontré de prétendants sérieux. Renée était la camarade d’enfance des demoiselles Anderson. Avant que leur excentricité eût un peu refroidi M. et Mme Sorel, les deux familles se voyaient constamment. Vivant à quelques portes les unes des autres, suivant les mêmes cours d’éducation, les jeunes filles se considéraient comme trois sœurs. Puis Mme Anderson avait déménagé, M. Sorel avait perdu la vue; les relations s’étaient forcément ralenties.

Renée très absorbée par son travail et sa mère ne quittant jamais le pauvre aveugle, les amies ne se réunirent plus guère. Leur affection cependant ne diminua pas. Quand Mme Anderson organisa ses soirées du mardi, elle insista pour avoir Renée d’une façon régulière. La jeune artiste formait le principal attrait de son salon, où l’élément féminin menaçait de manquer par trop. Elle offrit de la faire reconduire toutes les fois par sa bonne, ou plutôt de la ramener elle-même dans les belles soirées. Malgré leur sévérité, M. et Mme Sorel ne purent toujours refuser cette distraction à leur fille et ce service à leur ancienne amie. Les habitués de Mme Anderson portaient presque tous des noms connus dans la littérature et dans les arts. Ses réunions étaient charmantes, précisément peut-être à cause de leur petit cachet de fine bohème. Il s’y trouvait nombre d’hommes de talent et d’esprit, heureux de passer une ou deux heures agréables auprès d’un trio de jeunes filles séduisantes et distinguées, qui savaient les affranchir des convenances par trop rigoureuses du monde, tout en les retenant bien loin du laisser-aller vulgaire et stupide de la société équivoque.

C’était un genre évidemment plus intelligent et plus naturel que l’étiquette absurde des salons guindés, où la jeune fille, après chaque tour de valse, revient s’asseoir à côté de sa mère. La liberté régnait moins grande après tout chez Anderson qu’en Amérique, où les jeunes gens des deux sexes se rendent des visites et sortent ensemble, souvent en tête-à-tête, sans que les parents s’en préoccupent. Néanmoins, il suffit qu’un système soit appliqué dans des conditions différentes de celles qui l’ont fait naître, pour devenir par cela même dangereux. Ce qui est la règle, c’est-à-dire la chose établie, respectée chez un peuple, devient chez l’autre l’irrégularité, la licence, et ouvre la voie aux plus graves désordres. La vertu de l’un devient le vice de l’autre. Cela est vrai des petites coutumes comme des plus hautes lois sociales. Que de fois Lionel Duplessier — qui, lui aussi, était lié depuis l’enfance avec la famille Anderson — que de fois Lionel s’était détourné le soir de son chemin pour accompagner Renée aux Batignolles! La vieille bonne marchait derrière d’un pas somnolent; parfois un groupe d’amis, revenant du même côté, les entourait de rires et d’intarissables conversations. Eux, au bras l’un de l’autre, n’entendaient et ne voyaient qu’eux-mêmes. Ce n’était pas d’amour qu’ils, parlaient. Non : lui, était trop respectueux, elle, trop candide et trop pure.

Ne savait-elle pas d’ailleurs, la modeste artiste, qui luttait si courageusement contre les plus âpres difficultés pour donner l’aisance à sa mère et à son père aveugle, ne savait-elle pas que ce beau jeune homme, vif, ardent, éloquent, ambitieux, était promis, par la tendresse enthousiaste de ses parents, les prédictions de ses amis, et surtout l’affection toute paternelle de Gambetta, aux plus brillantes? Ne savait-elle pas qu’il considérait l’argent comme un instrument indispensable — un instrument d’action, croyait-elle, non pas un vil instrument de jouissance, — et qu’il annonçait très haut la nécessité où il se trouvait de n’épouser qu’une fille riche?

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