Edgar Allan Poe – Aventure sans pareille dun certain Hans Pfaal

Avec un cœur plein de fantaisies délirantes Dont je suis le capitaine, Avec une lance de feu et un cheval d’air, À travers l’immensité je voyage. Chanson de Tom O’Bedlam[1] . D’après les nouvelles les plus récentes de Rotterdam, il paraît que cette ville est dans un singulier état d’effervescence philosophique. En réalité, il s’y est produit des phénomènes d’un genre si complètement inattendu, si entièrement nouveau, si absolument en contradiction avec toutes les opinions reçues que je ne doute pas qu’avant peu toute l’Europe ne soit sens dessus dessous, toute la physique en fermentation, et que la raison et l’astronomie ne se prennent aux cheveux. Il paraît que le… du mois de… (je ne me rappelle pas positivement la date), une foule immense était rassemblée, dans un but qui n’est pas spécifié, sur la grande place de la Bourse de la confortable ville de Rotterdam. La journée était singulièrement chaude pour la saison, il y avait à peine un souffle d’air, et la foule n’était pas trop fâchée de se trouver de temps à autre aspergée d’une ondée amicale de quelques minutes, qui s’épanchait des vastes masses de nuages blancs abondamment éparpillés à travers la voûte bleue du firmament. Toutefois, vers midi, il se manifesta dans l’assemblée une légère mais remarquable agitation, suivie du brouhaha de dix mille langues ; une minute après, dix mille visages se tournèrent vers le ciel, dix mille pipes descendirent simultanément du coin de dix mille bouches, et un cri, qui ne peut être comparé qu’au rugissement du Niagara, retentit longuement, hautement, furieusement, à travers toute la cité et tous les environs de Rotterdam. L’origine de ce vacarme devint bientôt suffisamment manifeste. On vit déboucher et entrer dans une des lacunes de l’étendue azurée, du fond d’une de ces vastes masses de nuages, aux contours vigoureusement définis, un être étrange, hétérogène, d’une apparence solide, si singulièrement configuré, si fantastiquement organisé que la foule de ces gros bourgeois qui le regardaient d’en bas, bouche béante, ne pouvait absolument y rien comprendre ni se lasser de l’admirer. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Au nom de tous les diables de Rotterdam, qu’est-ce que cela pouvait présager ? Personne ne le savait, personne ne pouvait le deviner ; personne, – pas même le bourgmestre Mynheer Superbus Von Underduk, – ne possédait la plus légère donnée pour éclaircir ce mystère ; en sorte que, n’ayant rien de mieux à faire, tous les Rotterdamois, à un homme près, remirent sérieusement leurs pipes dans le coin de leurs bouches, et gardant toujours un œil braqué sur le phénomène, se mirent à pousser leur fumée, firent une pause, se dandinèrent de droite à gauche, et grognèrent significativement, – puis se dandinèrent de gauche à droite, grognèrent, firent une pause, et finalement, se remirent à pousser leur fumée. Cependant, on voyait descendre, toujours plus bas vers la béate ville de Rotterdam, l’objet d’une si grande curiosité et la cause d’une si grosse fumée. En quelques minutes, la chose arriva assez près pour qu’on pût la distinguer exactement. Cela semblait être, – oui ! c’était indubitablement une espèce de ballon, mais jusqu’alors, à coup sûr, Rotterdam n’avait pas vu de pareil ballon. Car qui – je vous le demande – a jamais entendu parler d’un ballon entièrement fabriqué avec des journaux crasseux ? Personne en Hollande, certainement ; et cependant, là, sous le nez même du peuple ou plutôt à quelque distance au-dessus de son nez, apparaissait la chose en question, la chose elle-même, faite – j’ai de bonnes autorités pour l’affirmer – avec cette même matière à laquelle personne n’avait jamais pensé pour un pareil dessein. C’était une énorme insulte au bon sens des bourgeois de Rotterdam.

Quant à la forme du phénomène, elle était encore plus répréhensible, – ce n’était guère qu’un gigantesque bonnet de fou tourné sens dessus dessous. Et cette similitude fut loin d’être amoindrie, quand, en l’inspectant de plus près, la foule vit un énorme gland pendu à la pointe, et autour du bord supérieur ou de la base du cône un rang de petits instruments qui ressemblaient à des clochettes de brebis et tintinnabulaient incessamment sur l’air de Betty Martin. Mais voilà qui était encore plus violent : – suspendu par des rubans bleus au bout de la fantastique machine, se balançait, en manière de nacelle, un immense chapeau de castor gris américain, à bords superlativement larges, à calotte hémisphérique, avec un ruban noir et une boucle d’argent. Chose assez remarquable toutefois, maint citoyen de Rotterdam aurait juré qu’il connaissait déjà ce chapeau, et, en vérité, toute l’assemblée le regardait presque avec des yeux familiers ; pendant que dame Grettel Pfaall poussait en le voyant une exclamation de joie et de surprise, et déclarait que c’était positivement le chapeau de son cher homme lui-même. Or, c’était une circonstance d’autant plus importante à noter que Pfaall, avec ses trois compagnons, avait disparu de Rotterdam, depuis cinq ans environ, d’une manière soudaine et inexplicable, et, jusqu’au moment où commence ce récit, tous les efforts pour obtenir des renseignements sur eux avaient échoué. Il est vrai qu’on avait découvert récemment, dans une partie retirée de la ville, à l’est, quelques ossements humains, mêlés à un amas de décombres d’un aspect bizarre ; et quelques profanes avaient été jusqu’à supposer qu’un hideux meurtre avait dû être commis en cet endroit, et que Hans Pfaall et ses camarades en avaient été très-probablement les victimes. Mais revenons à notre récit. Le ballon (car c’en était un, décidément) était maintenant descendu à cent pieds du sol, et montrait distinctement à la foule le personnage qui l’habitait. Un singulier individu, en vérité. Il ne pouvait guère avoir plus de deux pieds de haut.

Mais sa taille, toute petite qu’elle était, ne l’aurait pas empêché de perdre l’équilibre, et de passer par-dessus le bord de sa toute petite nacelle, sans l’intervention d’un rebord circulaire qui lui montait jusqu’à la poitrine, et se rattachait aux cordes du ballon. Le corps du petit homme était volumineux au delà de toute proportion, et donnait à l’ensemble de son individu une apparence de rotondité singulièrement absurde. De ses pieds, naturellement, on n’en pouvait rien voir. Ses mains étaient monstrueusement grosses, ses cheveux, gris et rassemblés par derrière en une queue ; son nez, prodigieusement long, crochu et empourpré ; ses yeux bien fendus, brillants et perçants, son menton et ses joues, – quoique ridées par la vieillesse, – larges, boursouflés, doubles ; mais, sur les deux côtés de sa tête, il était impossible d’apercevoir le semblant d’une oreille. Ce drôle de petit monsieur était habillé d’un paletot-sac de satin bleu de ciel et de culottes collantes assorties, serrées aux genoux par une boucle d’argent. Son gilet était d’une étoffe jaune et brillante ; un bonnet de taffetas blanc était gentiment posé sur le côté de sa tête ; et, pour compléter cet accoutrement, un foulard écarlate entourait son cou, et, contourné en un nœud superlatif, laissait traîner sur sa poitrine ses bouts prétentieusement longs. Étant descendu, comme je l’ai dit, à cent pieds environ du sol, le vieux petit monsieur fut soudainement saisi d’une agitation nerveuse, et parut peu soucieux de s’approcher davantage de la terre ferme. Il jeta donc une quantité de sable d’un sac de toile qu’il souleva à grand-peine, et resta stationnaire pendant un instant. Il s’appliqua alors à extraire de la poche de son paletot, d’une manière agitée et précipitée, un grand portefeuille de maroquin. Il le pesa soupçonneusement dans sa main, l’examina avec un air d’extrême surprise, comme évidemment étonné de son poids.

Enfin, il l’ouvrit, en tira une énorme lettre scellée de cire rouge et soigneusement entortillée de fil de même couleur, et la laissa tomber juste aux pieds du bourgmestre Superbus Von Underduk. Son Excellence se baissa pour la ramasser. Mais l’aéronaute, toujours fort inquiet, et n’ayant apparemment pas d’autres affaires qui le retinssent à Rotterdam, commençait déjà à faire précipitamment ses préparatifs de départ ; et, comme il fallait décharger une portion de son lest pour pouvoir s’élever de nouveau, une demi-douzaine de sacs qu’il jeta l’un après l’autre, sans se donner la peine de les vider, tombèrent coup sur coup sur le dos de l’infortuné bourgmestre, et le culbutèrent juste une demi-douzaine de fois à la face de tout Rotterdam. Il ne faut pas supposer toutefois que le grand Underduk ait laissé passer impunément cette impertinence de la part du vieux petit bonhomme. On dit, au contraire, qu’à chacune de ses six culbutes il ne poussa pas moins de six bouffées, distinctes et furieuses, de sa chère pipe qu’il retenait pendant tout ce temps et de toutes ses forces, et qu’il se propose de tenir ainsi – si Dieu le permet – jusqu’au jour de sa mort. Cependant, le ballon s’élevait comme une alouette, et, planant au-dessus de la cité, finit par disparaître tranquillement derrière un nuage semblable à celui d’où il avait si singulièrement émergé, et fut ainsi perdu pour les yeux éblouis des bons citoyens de Rotterdam. Toute l’attention se porta alors sur la lettre, dont la transmission avec les accidents qui la suivirent avait failli être si fatale à la personne et à la dignité de Son Excellence Von Underduk. Toutefois, ce fonctionnaire n’avait pas oublié durant ses mouvements giratoires de mettre en sûreté l’objet important, – la lettre, – qui, d’après la suscription, était tombée dans des mains légitimes, puisqu’elle était adressée à lui d’abord, et au professeur Rudabub, en leurs qualités respectives de président et de vice-président du Collège astronomique de Rotterdam. Elle fut donc ouverte sur-le-champ par ces dignitaires, et ils y trouvèrent la communication suivante, très-extraordinaire, et, ma foi, très-sérieuse : À Leurs Excellences Von Underduk et Rudabub, président et vice-président du Collège national astronomique de la ville de Rotterdam. Vos Excellences se souviendront peut-être d’un humble artisan, du nom de Hans Pfaall, raccommodeur de soufflets de son métier, qui disparut de Rotterdam, il y a environ cinq ans, avec trois individus et d’une manière qui a dû être regardée comme inexplicable.

C’est moi, Hans Pfaall lui-même – n’en déplaise à Vos Excellences – qui suis l’auteur de cette communication. Il est de notoriété parmi la plupart de mes concitoyens que j’ai occupé, quatre ans durant, la petite maison de briques placée à l’entrée de la ruelle dite Sauerkraut, et que j’y demeurais encore au moment de ma disparition. Mes aïeux y ont toujours résidé, de temps immémorial, et ils y ont invariablement exercé comme moi-même la très-respectable et très-lucrative profession de raccommodeurs de soufflets ; car, pour dire la vérité, jusqu’à ces dernières années, où toutes les têtes de la population ont été mises en feu par la politique, jamais plus fructueuse industrie n’avait été exercée par un honnête citoyen de Rotterdam, et personne n’en était plus digne que moi. Le crédit était bon, la pratique donnait ferme, on ne manquait ni d’argent ni de bonne volonté. Mais, comme je l’ai dit, nous ressentîmes bientôt les effets de la liberté, des grands discours, du radicalisme et de toutes les drogues de cette espèce. Les gens qui jusque-là avaient été les meilleures pratiques du monde n’avaient plus un moment pour penser à nous. Ils en avaient à peine assez pour apprendre l’histoire des révolutions et pour surveiller dans sa marche l’intelligence et l’idée du siècle. S’ils avaient besoin de souffler leur feu, ils se faisaient un soufflet avec un journal. À mesure que le gouvernement devenait plus faible, j’acquérais la conviction que le cuir et le fer devenaient de plus en plus indestructibles ; et bientôt il n’y eut pas dans tout Rotterdam un seul soufflet qui eût besoin d’être repiqué, ou qui réclamât l’assistance du marteau. C’était un état de choses impossible.

Je fus bientôt aussi gueux qu’un rat, et, comme j’avais une femme et des enfants à nourrir, mes charges devinrent à la longue intolérables, et je passai toutes mes heures à réfléchir sur le mode le plus convenable pour me débarrasser de la vie. Cependant, mes chiens de créanciers me laissaient peu de loisir pour la méditation. Ma maison était littéralement assiégée du matin au soir. Il y avait particulièrement trois gaillards qui me tourmentaient au delà du possible, montant continuellement la garde devant ma porte, et me menaçant toujours de la loi. Je me promis de tirer de ces trois êtres une vengeance amère, si jamais j’étais assez heureux pour les tenir dans mes griffes ; et je crois que cette espérance ravissante fut la seule chose qui m’empêcha de mettre immédiatement à exécution mon plan de suicide, qui était de me faire sauter la cervelle d’un coup d’espingole. Toutefois, je jugeai qu’il valait mieux dissimuler ma rage, et les bourrer de promesses et de belles paroles, jusqu’à ce que, par un caprice heureux de la destinée, l’occasion de la vengeance vînt s’offrir à moi. Un jour que j’étais parvenu à leur échapper, et que je me sentais encore plus abattu que d’habitude, je continuai à errer pendant longtemps encore et sans but à travers les rues les plus obscures, jusqu’à ce qu’enfin je butai contre le coin d’une échoppe de bouquiniste. Trouvant sous ma main un fauteuil à l’usage des pratiques, je m’y jetai de mauvaise humeur, et, sans savoir pourquoi, j’ouvris le premier volume qui me tomba sous la main. Il se trouva que c’était une petite brochure traitant de l’astronomie spéculative, et écrite, soit par le professeur Encke, de Berlin, soit par un Français dont le nom ressemblait beaucoup au sien. J’avais une légère teinture de cette science, et je fus bientôt tellement absorbé par la lecture de ce livre que je le lus deux fois d’un bout à l’autre avant de revenir au sentiment de ce qui se passait autour de moi.

Cependant, il commençait à faire nuit, et je repris le chemin de mon logis. Mais la lecture de ce petit traité (coïncidant avec une découverte pneumatique [2] qui m’avait été récemment communiquée par un cousin de Nantes, comme un secret d’une haute importance) avait fait sur mon esprit une impression indélébile ; et, tout en flânant à travers les rues crépusculeuses, je repassais minutieusement dans ma mémoire les raisonnements étranges, et quelquefois inintelligibles, de l’écrivain.

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