François Cavanna – Les pensées

Quand Monsieur Cherche Midi, l’éditeur honorablement connu sur la place, m’eut soumis l’idée saugrenue qu’il venait d’avoir, à savoir : éditer un recueil de mes pensées, je le pris de haut. « Des pensées ? Moi ? Sachez, Monsieur, que je ne tiens pas boutique de cette marchandise. » L’enthousiaste négociant alors de s’exclamer : « Mais, mon cher (dans ces cas-là, on est « leur cher »), votre œuvre en fourmille ! Ce ne sont que pensées à la queue leu leu, pensées sublimes, pensées à graver dans le marbre le plus pur ! » Nonobstant la flatterie épaisse, je rétorquai : « Les pensées, Monsieur, sont une spécialité, un métier, une vocation. N’est pas ciseleur de pensées qui veut. Il est des penseurs blanchis sous le harnois, des artisans recuits au feu de la forge où se martèlent les aphorismes qui défieront les siècles. Il existe d’ailleurs un Syndicat Unifié des Penseurs de Haut Par âge et des Prophètes de Malheur (CGT)… Bref je ne suis pas de ces gens-là. Je n’écris pas en pensant pensée, je ne traque pas le mot d’auteur, ma raison d’être au monde n’est pas de condenser en une phrase irréfutable et moulée à la louche quelque triviale banalité qui laissera bouche bée les générations à venir. Bien le bonjour chez vous. » Je croyais en avoir terminé avec l’astucieux personnage. C’était mal connaître l’engeance. Posant sur mon avant-bras gainé de gris perle une main que n’autorisait nulle familiarité entre nous préexistante, il se fit suppliant. « Cher ami ! Cher ami ! Bien évidemment vous n’êtes pas de ces professionnels, que dis-je : de ces tâcherons de la pensée ! La pensée vous coule de la plume tout naturellement ! Vous pensez par pensées, comme d’autres… heu… comme d’autres… je ne trouve pas la comparaison, mais elle aurait été fameuse. — Voulez-vous insinuer que je ferais de la pensée comme monsieur Jourdain faisait dans sa culotte, sans pouvoir se retenir ? — Vous voyez ! Vous voyez ! triompha cet homme tenace. Une phrase, paf : une pensée ! Et une belle ! Un peu grasse, mais il y a une clientèle pour ça. Vous permettez que je la note ? » Mais déjà il était à mes pieds, à genoux dans la fange prestigieuse de Saint-Germaindes-Prés, et, baisant de façon, je dois dire, assez abjecte le bas de mon pantalon, il me suppliait de consentir à ce qu’il se plongeât dans le monceau de mes œuvres complètes afin d’en extraire les pierres précieuses qu’il baptisait « pensées » ainsi que l’épicier consciencieux des temps hélas, révolus expulsait les arides cailloux d’entre les lentilles succulentes.


Je suis bon. Arrogant, mais bon, au fond. Je cédai. Cependant, l’épisode m’avait mis, comme disent les Français, la puce à l’oreille. Ainsi donc, ces écrits, mes écrits, que je croyais si purs, n’étaient en fait qu’enfilades de sentences pour almanachs ? J’en eus bientôt la preuve quand monsieur Cherche Midi plaqua triomphalement sur ma table un monumental quadrilatère rectangle composé de feuilles de papier blanc entassées sur lesquelles s’alignaient, au recto seulement, il est vrai, des phrases et des phrases pêchées dans mes œuvres, toutes tristes de se voir pour la première fois séparées de leur cher contexte et débitées en rondelles comme du saucisson à l’ail. L’oreille basse, je me penchai sur la chose. Et, là, l’évidence soudain m’éblouit, accablante. Ces « pensées » n’étaient que les fruits de ma négligence, parfois aussi de ma fatigue. Tant que mon esprit alerte tenait ferme les guides et allait droit son chemin, la narration ou la démonstration couraient grand train, sans s’égarer à figer la pensée par ces phrases-massues si paradoxalement nommées « pensées ». Dès que ma vigilance se relâchait, les aphorismes tombaient dru comme grêle. Je fis la contre-expérience. Je me laissai aller à écrire sans me surveiller. Le résultat fut concluant, écrasant. Pas une phrase qui ne fût une pensée à pompons et clochettes, un aphorisme à encadrer dans du doré, une saillie pour réunion électorale du parti républicain, une pique avinée pour noces et banquets, une sentence à graver dans la choucroute, une allégorie mangée aux mites, une saillie de garçon d’écurie, un pleur sur les neiges d’antan, un paradoxe à double fond, un sophisme qui colle aux pattes, un dicton à se foutre par la fenêtre… Je donnai toutes ces pauvretés, navré, à M. Cherche Midi, qui bondit de joie, pleura de reconnaissance et les incorpora au reste, ce qui fait que le présent ouvrage (si j’ose dire !) comprend beaucoup plus de ces « pensées » que vous aimez (si c’est votre goût, hein, après tout…), que la stricte moisson récoltée dans mes œuvres déjà publiées, soit en librairie, soit dans les divers périodiques qui eurent l’honneur de m’accueillir (et d’en crever, souvent).

Voilà. Que vous dire encore ? Achetez-le. Offrez-le. Ne le prêtez pas (on ne vous le rendrait pas, ou alors tout déchiré, les pages collées par l’huile de caviar ou le reliquat de préservatif, et vous me feriez perdre une vente, ce qui nuirait à mon modeste mais exigeant train de vie et à celui, infiniment plus considérable, de M. Cherche Midi). Et si vous avez un problème, ouvrez le livre au hasard. La réponse se trouve là. Peutêtre même la bonne réponse. Enfin, une réponse. Veuillez agréer mes respectueuses salutations. Cavanna Penséespour brillerdans la conversationet gagneraux jeux télévisés 1000000 avant Jésus-Christ : apparition du premier homme dans une famille de singes jusque-là respectable. Sa mère meurt de honte. Son père sombre dans la débauche. * 999999 avant Jésus-Christ : l’homme tombe de l’arbre. Il tombe encore une fois.

Il tombe 8 990 553 fois. Il commence à soupçonner que son destin n’est peut-être pas de vivre dans les arbres. * 5000 avant Jésus-Christ : l’homme invente la roue. Sans perdre de temps, il s’attaque à l’invention de la bicyclette. Réflexion faite, il invente le cheval, qui est moins fatigant. * Les druides étaient capables de lire l’avenir d’un homme dans ses propres entrailles. Ils ne se trompaient jamais. * Beethoven était tellement sourd que, toute sa vie, il a cru qu’il faisait de la peinture. * Les nègres ont un larynx très fragile. C’est pourquoi ils meurent quand on les pend. * De quelque manière que l’on tourne la fable le Corbeau et le Renard, c’est toujours le fromage qui a tort. * La sueur est une chose qui sort des pauvres quand ils travaillent. * Le trench-coït est un imperméable anglais qui rend malaisés les rapports sexuels. * Autrefois, les Russes coupaient le blé à la faucille. Staline leur donna des tracteurs.

Attachés derrière les tracteurs, les paysans russes furent obligés de courir avec leurs faucilles et la moisson se fit beaucoup plus vite. * « Maintenant, je vais pouvoir me consacrer à mon œuvre », dit Adolf Hitler à la marchande de pinceaux et de tubes de couleurs avant de prendre sa retraite. * Chaque homme doit se dire que la bombe H représente pour lui le seul espoir possible d’être un jour l’unique survivant mâle de la planète avec peut-être même quelques centaines de femmes pour lui tout seul. * Dans l’Allemagne nazie, l’usage du principe d’Archimède était interdit aux Juifs. * Deux lignes droites sont dites parallèles quand elles refusent de s’adresser la parole aussi loin qu’on puisse les suivre. * En l’an 2000, un homme sur quatre sera chinois. Les trois autres seront japonais. * Euclide fonda la géométrie. C’est à son génie que nous devons les immortels théorèmes qui ont conduit tant de lycéens à la Légion étrangère

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