Ludovico Ariosto – Roland Furieux – Tome 2

ARGUMENT. – Le chevalier rencontré sur le lieu où Maugis et Vivian doivent être livrés est Marphise. Les Mayençais, auxquels s’était adjointe une nombreuse troupe de Maures, sont défaits, et les deux prisonniers sont délivrés. Maugis donne la signification des figures sculptées sur la fontaine de Merlin. Survient Hippalque sans Frontin. Roger va avec elle pour le ravoir. Combat entre Mandricard et Marphise, interrompu par Rodomont qui décide Marphise à se rendre au camp d’Agramant. Roger vient à la fontaine, où, par suite de divers incidents, s’élève une querelle entre les guerriers païens. Maugis y met fin en éloignant Doralice par ses enchantements. Les quatre guerriers se dirigent vers Paris. Il y eut, dans l’antiquité, des dames courtoises qui aimèrent la vertu et non les richesses. De notre temps, elles sont rares celles qui ne mettent pas l’intérêt au-dessus de tout. Aussi, celles qui, dans leur générosité d’âme, n’imitent pas la cupidité du plus grand nombre, méritent-elles d’être heureuses de leur vivant, et éternellement glorifiées après leur mort. C’est ainsi que Bradamante est digne d’une louange immortelle, elle qui n’aima ni les richesses, ni la puissance, mais la vertu, mais l’âme chevaleresque, mais la haute noblesse de Roger. Elle mérita bien d’avoir pour amant un si valeureux chevalier ; elle mérita surtout qu’il accomplît pour elle des choses dont les siècles à venir devaient s’émerveiller.


Roger, comme il vous a été dit plus haut, s’était mis en route avec les deux chevaliers de la maison de Clermont, – je veux dire avec Aldigier et Richardet – pour aller au secours des deux frères prisonniers. Je vous ai dit aussi qu’ils avaient vu venir à eux un chevalier portant sur ses armes l’oiseau qui se renouvelle de ses propres cendres, et qui est unique au monde. Le chevalier les ayant aperçus qui se tenaient prêts à combattre, il lui prit envie d’éprouver si leur valeur était égale à leur air martial. « Est-il un de vous – dit-il – qui veuille essayer lequel, de lui ou de moi, est le plus vaillant, soit à la lance, soit à l’épée, jusqu’à ce qu’un de nous deux reste en selle après avoir renversé l’autre ? » « Je lutterais volontiers avec toi – dit Aldigier – soit que tu voulusses croiser l’épée, soit que tu préférasses rompre une lance ; mais une autre entreprise, dont tu pourras être témoin si tu restes ici, m’empêche d’accepter ta proposition ; loin de pouvoir jouter ensemble, j’ai à peine le temps de te dire ces quelques mots, car nous attendons, au passage, six cents hommes, ou même davantage, contre lesquels nous devons aujourd’hui lutter. » Pour leur arracher deux des nôtres qu’ils doivent amener ici prisonniers, la pitié et l’affection nous ont conduits en cet endroit. » Il poursuivit en racontant les motifs qui les avaient fait venir armés de pied en cap. « L’excuse que tu m’opposes est si juste – dit le guerrier – que je ne puis y contredire ; et je vous tiens certainement pour trois chevaliers qui avez peu d’égaux. « Je désirais échanger avec vous un coup de lance ou deux, pour voir quelle était votre valeur. Mais dès que vous vous proposez de m’en donner la preuve contre d’autres adversaires, cela me suffit, et je ne tiens plus à jouter avec vous. Mais je vous prie de me permettre de joindre aux vôtres mon casque et mon écu. J’espère vous prouver, si je vais avec vous, que je ne suis point indigne d’une telle compagnie. » Je crois m’apercevoir que quelques-uns de mes lecteurs désirent savoir le nom de ce chevalier qui, arrivé près de Roger et de ses amis, s’offrait à eux comme compagnon d’armes dans cette périlleuse entreprise. C’était Marphise, la même qui donna au malheureux Zerbin l’ordre d’accompagner partout Gabrine, la vieille ribaude si ardente à toute espèce de mal. Les deux chevaliers de Clermont et le brave Roger l’acceptèrent volontiers parmi eux, car ils la prenaient pour un chevalier et non pour une damoiselle, et surtout pour la damoiselle qu’elle était. Peu après, Aldigier aperçut et fit voir à ses compagnons une bannière agitée par le vent, et autour de laquelle force gens étaient groupés.

Quand ces gens furent plus près, et qu’on put mieux distinguer leur costume mauresque, les chevaliers les reconnurent pour des Sarrasins, et virent au milieu d’eux, liés et conduits sur deux petits roussins, les prisonniers qui devaient être échangés contre de l’or. Marphise dit aux autres : « Puisque les voilà, qu’attendons-nous pour commencer la fête ? » Roger répondit : « Tous les invités ne sont pas encore arrivés ; il en manque une grande partie. C’est un grand bal qui s’apprête, et pour qu’il soit tout à fait solennel, usons de toute notre adresse. Mais les retardataires ne peuvent être loin. » À peine ces mots étaient-ils achevés, qu’ils voient les traîtres de Mayence venir de leur côté, comme s’ils étaient prêts à commencer la danse. Les Mayençais s’avançaient d’un côté, conduisant des mulets chargés d’or, de riches vêtements et d’autres objets précieux. De l’autre côté, au milieu des lances, des épées et des arbalètes, venaient les deux frères, tristes de se voir attendus au passage et d’entendre leur impitoyable ennemi Bertolas traiter de leur livraison avec le capitaine maure. À la vue du Mayençais, le fils de Beuves, non plus que le fils d’Aymon, ne purent se contenir plus longtemps. Tous deux mettent leur lance en arrêt ; tous deux frappent le traître. L’un lui transperce le ventre et la cuisse, l’autre les deux joues. Sous ces coups, Bertolas tombe. Ainsi puissent périr tous les méchants ! À ce signal, et sans attendre les trompettes, Marphise et Roger s’élancent. La lance de la première, mise en arrêt, ne se relève pas avant d’avoir jeté à terre, l’un après l’autre, trois ennemis. Roger juge digne de son premier coup de lance le païen qui commande aux autres, et l’occit en un tour de main. Du même coup, il en envoie deux autres avec lui aux sombres royaumes.

Cette brusque attaque produisit parmi les deux troupes assaillies une erreur qui causa leur perte. D’un côté, les Mayençais se croient trahis par les Sarrasins ; de l’autre, les Maures traitent les Mayençais d’assassins. S’attaquant à coups de flèches, de lances et d’épées, ils se massacrent entre eux. Roger se rue tantôt sur une troupe, tantôt sur l’autre ; il terrasse dix, vingt adversaires. La damoiselle en jette çà et là un même nombre par terre, blessés ou morts. Tous ceux que touchent les épées tranchantes tombent de selle. Les casques et les cuirasses n’arrêtent pas plus le fer que, dans un bois, les branches desséchées n’arrêtent le feu. Si vous vous rappelez avoir jamais vu, ou si l’on vous a raconté ce qui se passe parmi les abeilles, alors que, la discorde s’étant mise dans l’essaim, elles se battent dans les airs et servent de proie à l’avide hirondelle qui se précipite sur elles, vous vous imaginerez facilement ce que devaient être Roger et Marphise parmi ces gens. Richardet et son cousin ne partageaient pas leurs coups entre les deux troupes ; laissant de côté les Sarrasins, ils ne prenaient garde qu’à ceux de Mayence. Le frère du paladin Renaud joignait une grande force à un grand courage, et la haine qu’il portait aux Mayençais redoublait, en cette circonstance, sa vigueur et son énergie. Une même haine fait du bâtard de Beuves un lion féroce. De son épée, à laquelle il ne laisse pas une minute de repos, il fend les casques ou les brise comme un œuf. Mais qui donc n’aurait pas senti doubler son audace, qui donc n’aurait pas montré le courage d’Hector, ayant pour compagnons Roger et Marphise, l’élite et la fleur des guerriers ? Marphise, tout en combattant, jetait souvent les yeux sur ses compagnons ; en voyant les preuves de leur force, elle s’étonnait et s’en réjouissait. Mais ce qui la stupéfiait le plus, et lui paraissait sans égal au monde, c’était la vaillance de Roger. Parfois elle croyait que c’était Mars lui-même descendu du cinquième ciel en cet endroit.

Elle admirait les coups horribles qu’il portait ; elle s’étonnait de ce qu’ils ne tombaient jamais en vain. Il lui semblait que, contre Balisarde, le fer était du carton et non un dur métal. L’épée terrible partageait les cuirasses épaisses, fendait les cavaliers jusqu’à la croupe du cheval, et les jetait de chaque côté sur l’herbe en deux parties égales. Souvent le même coup d’estoc tuait le cheval avec le maître. Les têtes volaient loin des épaules, et les bustes étaient séparés net des hanches. Parfois, d’un seul coup, cinq combattants, et même plus, étaient fendus en deux ; j’en dirais davantage, si je ne craignais d’être accusé de mensonge ; mais c’est inutile. Le bon Turpin, qui sait qu’il dit la vérité, laisse croire à chacun ce qui lui plaît, et raconte, au sujet de Roger, des choses si merveilleuses, qu’en les entendant, vous le traiteriez de menteur. De même, chaque guerrier paraît de glace près de Marphise, plus ardente que le feu. Elle n’attire pas moins les regards de Roger, que la haute valeur de celui-ci n’excite sa propre admiration. Et si elle l’avait comparé à Mars, il l’aurait, de son côté, comparée à Bellone s’il avait su qu’elle était femme. Mais tout, dans l’aspect de sa personne, semblait indiquer le contraire. Une sorte d’émulation s’élève entre eux, au grand détriment de leurs malheureux ennemis, dont la chair, le sang, les nerfs, les os, servent à montrer lequel des deux déploie le plus de force. L’audace et le courage des quatre champions suffisent à mettre les deux troupes en déroute. Les fuyards ne conservaient que leurs armes de dessous. Heureux ceux dont le cheval était bon coureur, car ce n’était point là le cas d’aller, à l’amble ou au trot.

Ceux qui n’avaient point de destrier purent s’apercevoir combien le métier des armes est triste à pied. Le camp, et tout ce qu’il renfermait, demeura au pouvoir des vainqueurs, pas un des gens de pied et des muletiers n’étant restés. Les Mayençais fuyaient d’un côté, les Maures de l’autre, les uns abandonnant leurs prisonniers, les autres leurs trésors. Les quatre chevaliers, la joie sur le visage et dans le cœur, s’empressèrent de délivrer Maugis et Vivian de leurs liens. Les écuyers ne furent pas moins empressés à décharger les mulets. Outre une bonne quantité d’argenterie, consistant en vases de formes diverses, outre des vêtements de femme richement ornés, des tapisseries d’or et de soie, ouvrées en Flandre et dignes d’appartements royaux, ils trouvèrent une foule d’autres objets précieux, ainsi que des flacons de vin, du pain et des vivres. Lorsqu’ils ôtèrent leurs casques, ils virent qu’ils avaient été aidés dans leur entreprise par une damoiselle, ainsi qu’ils purent en juger à ses cheveux dorés retombant en boucles, et à sa belle et délicate figure. Ils lui prodiguèrent les marques de respect et la prièrent de ne pas leur cacher le nomqu’elle portait si glorieusement ; et elle, toujours courtoise envers ses amis, ne refusa pas de se faire connaître. Ils ne peuvent se rassasier de la regarder, se rappelant ce qu’ils lui avaient vu faire pendant la bataille. Pour elle, elle ne voit que Roger, elle ne parle qu’à lui ; elle fait peu de cas des autres. Cependant les serviteurs viennent l’inviter, elle et ses compagnons, à prendre part au repas qu’ils ont préparé près d’une fontaine abritée par un coteau des rayons brûlants du soleil. C’était une des quatre fontaines que Merlin avait élevées en France. Elle était entourée d’un beau marbre fin, brillant et poli, et plus blanc que le lait. Merlin y avait sculpté des figures avec un art vraiment divin. On aurait dit qu’elles respiraient, et, si la voix ne leur avait fait défaut, qu’elles étaient vivantes.

On y voyait une bête qui paraissait sortir d’une forêt. Son aspect était féroce et haineux. Elle avait les oreilles d’un âne, la tête et les dents d’un loup qu’une grande faim aurait desséché, les pattes d’un lion ; tout le reste du corps était d’un renard. Elle semblait parcourir la France, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, l’Europe et l’Asie, toute la terre enfin. Partout elle avait porté la dévastation et la mort chez les nations, s’attaquant aussi bien à la plèbe qu’aux gens de condition élevée. Cependant elle nuisait de préférence aux rois, aux grands seigneurs, aux princes, aux puissants barons. C’était à la cour de Rome qu’elle avait causé le plus de ravages ; elle avait tué des cardinaux et des papes, souillé le siège de Pierre et porté le scandale au sein de la foi. Il semblait que, devant cette bête horrible, toute muraille, tout rempart touché par elle s’écroulât. Point de cité, de château ou de forteresse qui pût s’en défendre. On la voyait pourtant prétendre aux honneurs divins, adorée qu’elle était par la multitude imbécile, et se vanter d’avoir en sa puissance les clefs du ciel et du ténébreux abîme. Derrière elle, on voyait s’avancer un chevalier, la tête couronnée du laurier impérial, et accompagné de trois jeunes hommes portant les lis d’or brodés sur leurs vêtements royaux. Recouvert des mêmes insignes, on voyait un lion marcher avec eux contre le monstre. Ils avaient leur nom écrit, qui au-dessus de la tête, qui sur le bord de leur vêtement. Au-dessus de l’un d’eux, dont l’épée était plongée jusqu’à la garde dans le ventre de la bête féroce, était écrit : François 1 er , de France. À côté de lui, sur le même rang, était Maximilien d’Autriche.

L’empereur Charles-Quint avait transpercé de sa lance la gorge du monstre ; l’autre, dont la flèche se voyait fichée dans sa poitrine, était désigné sous le nom d’Henri VIII d’Angleterre. Le lion, dont les dents étaient enfoncées dans les oreilles du monstre, portait, écrit sur le dos, le chiffre X. Il avait déjà tellement harassé et secoué la bête, que les autres assaillants avaient eu le temps d’arriver. À cette vue, le monde semblait avoir rejeté toute crainte, et, pour racheter leurs vieilles erreurs, des gens de noble race accouraient, non en foule cependant, à l’endroit où la bête expirait. Les chevaliers et Marphise regardaient, désireux de connaître ceux par qui était mise à mort cette bête qui avait jeté l’épouvante et le deuil en tant de contrées. Bien que leurs noms fussent inscrits sur le marbre, ils ne leur étaient point connus. Ils s’interrogeaient mutuellement, demandant que celui d’entre eux qui connaîtrait cette histoire voulût bien la dire aux autres. Vivian, se tournant enfin vers Maugis qui les écoutait tous sans rien leur répondre : « À toi – dit-il – de nous raconter cette histoire que tu connais, à ce que je vois. Quels sont ces gens qui, à coups de flèches et de lances, ont mis l’animal à mort ? » Maugis répondit : « C’est une histoire dont aucun auteur n’a pu jusqu’ici avoir connaissance.

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