Luigi Malerba – Le Protagoniste Les Cahiers rouges

Le Protagoniste est une épopée de l’outrage. L’auteur, un Buster Keaton qui aurait trempé sa plume dans l’encrier de l’Arétin. De Luigi Malerba le public français a en main les deux premiers romans : Le Serpent cannibale et Saut de la mort (couronné par le prix Médicis). Salué par la critique d’Europe et d’Amérique comme une révélation, traduit dans les pays de l’Est et en URSS, Malerba s’af irme d’œuvre en œuvre : désormais, c’est un écrivain avec qui il faut compter. On a cherché à le tirer du côté de Marcel Aymé pour sa grâce, de Ionesco pour son mordant, de Queneau pour son humour au mot le mot, de Beckett et d’autres. Certes, il est commode de situer dans un Olympe national un auteur étranger. Mais ceux de ces écrivains qui ont bouleversé notre vision du monde en l’exprimant dans un langage aussi déglingué que lui, sont à présent les pairs de Malerba et non plus ses pères. Plus que tout autre pays, l’Italie est la caisse de résonance du monde. À tous les niveaux sur-développée et sous-développée à la fois, elle a vécu depuis son Unité, et ressenti et amplifié de nos jours jusqu’au délire, le malaise de la civilisation. Ses arlequinades masquent le Moyen Âge angoissant qu’elle traîne encore dans les replis de son histoire à l’époque de la jet-society. Pays paranoïde refusant de devenir adulte dans un monde trop vieux, l’Italie est peuplée de clans qui se réfugient dans l’enfance et le rêve pour échapper au lit de Procuste où les Temps modernes veulent la clouer. Elle est aujourd’hui le sismographe de toutes les crises – sociales, éthiques, esthétiques – que nous traversons. L’heure est venue de prêter une oreille attentive à ces témoins privilégiés que sont, entre autres, ses écrivains. Et parmi eux Luigi Malerba a l’une des toutes premières places. Dans Le Serpent, l’axe des pages initiales est la rue Garibaldi, à Parme : le protagoniste quitte sa mère pour s’installer à Rome où il vendra des timbres de collection.


Au cœur de l’Urbs, rue Cicéron, afin de se dérober à la réalité qui l’oppresse, il inventera le chant mental et se jettera à corps perdu dans une liaison avec une choriste, Myriam, qu’il dévorera après lui avoir enseigné l’amour sur les rythmes musicaux de Corelli, Monteverdi et Palestrina. Leur première nuit ils la passeront dans une Fiat 600, sur le Janicule, au pied de la statue de Garibaldi « qui n’en perd pas une, lui. Ce salaud, j’allais dire ». Après le crime cannibalique, le vendeur de timbres (ces timbres rares qui représentent les grands hommes de l’Histoire – les futurs Poisonnages du Protagoniste – ridiculement rapetissés) subira l’interrogatoire de policiers qui n’y comprendront goutte : en ef et, Myriam n’a jamais existé que dans l’imagination du protagoniste. Recherche éperdue du Paradis d’avant le Serpent : entendez du paradis prénatal ; retour létal, à travers une quête meurtrière, au premier objet d’amour ; innocence de l’« idiot » qui, de coq-à-l’âne en syllogismes loufoques, par raisonnements annelés, se replie sur lui, dans le noir, comme un serpent se mord la queue au centre de ses vertigineuses spires. Le crime, dans Saut de la mort, est perpétré à quelques kilomètres au sud de Rome, en pleine zone industrielle à l’époque du boom. Qui est l’assassin ? L’assassiné ? Un Amiral ? Le mort se nomme Joseph comme l’enquêteur et tous les criminels en puissance. Comme Garibaldi et le président de la République. Joseph dit Joseph, chineur de métier, fils clownesque d’Œdipe et d’Agatha Christie, mène la ronde des soupçons, et ses interrogatoires sont aussi délirants qu’hilarants. Entre deux enquêtes, il retrouve une Rose (ou Rosette, Rosalma, Rosella un suf ixe indif érent à Rose, vous avez la femme) pour la téter. À cet érotisme de nouveau-né s’ajoute un jeu érotique chinois qui consiste à lécher l’œil de sa Rose : « Essaie d’imprimer un mouvement rotatif à ta langue et moi je te suis d’un mouvement giratoire de l’œil, c’est ça, tourne plus vite, comme une roue. » Tout à trac, le chineur lui aussi est pris du désir de supprimer la femme sur le mode cannibalique : « Note que si je veux je mange ton œil d’une bouchée, je plaisantais heureusement, tant s’en faut. » Seuls refuges dans un monde d’acier, de béton et d’atome, qui tue aveuglément à deux pas des grands statufiés, l’enfance, le rêve, la mythomanie. Les victimes féminines, elles, sont des relais indif érenciés vers le repli final sur soi. Les mots vrillent chez Malerba, se contredisent les uns les autres et font, au cœur d’un cercle infernal, le vide.

Dans un tourbillon d’af irmations et de négations, l’auteur nous fait voir les bruits, entendre les couleurs. Le peu est égal au trop, le loin au près, le long au court ; aller de l’avant, c’est aller de l’arrière.« Invece » qui signifie au contraire, en revanche, par contre, est le voyant lexical de l’écriture malerbienne. Le temps devient espace, et l’espace est minuté. Car Malerba ne reste pas prisonnier des schémas occidentaux. Dans l’univers de sang et d’exploitation où nous vivons, il introduit de façon magistrale la leçon du Zen qui lui est chère, et qui, dans sa simplicité, heurte tant – au point de nous déboussoler – notre conception tranchée du monde ; le long sans le court, l’avant sans l’après, sont comme le haut sans le bas, la droite sans la gauche : on est alors contraint de tourner en rond. Les livres de Malerba sont faits de spirales successives : la réalité quotidienne, celle, sauvage, qui nous of ense et nous opprime, est creusée en une rotation sans fin qui nous conduit, saisi de vertige, au plus profond de la conscience. Nous serions tenté de voir dans Le Protagoniste le troisième volet d’une quête circulaire. Alors qu’à l’accoutumée un romancier ajoute, gref e, pour gonfler ses histoires, ici Malerba creuse, décharne, réduit à l’os ses personnages et son écriture. Il tord le cou à toutes les règles – règles de grammaire comprises. Il jongle avec le vocabulaire qu’il crée, et, pour plonger plus avant dans l’inconscient collectif, il recrée un mythe. Du vide laissé par le marchand de timbres et le chineur, surgit, comme un geyser du centre de la terre, le Protagoniste. Malerba ne le nomme jamais : il gravite au beau milieu des mots. Il a la parole – dans une langue « pauvre », saccadée, volontiers télégraphique –, celui dont Léonard de Vinci disait dans son Code atlantique : « À tort il semble que l’homme ait honte de le nommer, mais aussi de le montrer… comme ministre. » Il se définit lui-même ainsi : « Je suis le Centre Vital Générateur en somme c’est moi le Protagoniste, l’Individu, la Personnavité.

» Cet être souverain, ce tout-puissant qu’on cache (mais qui ne craint point la comparaison avec les obélisques, les campaniles et les canons – constructions faites à son image), l’auteur laisse le soin de l’écrire en toutes lettres, en bas de page, aux poètes latins et italiens qui l’ont, avec courage et splendide obscénité, allègrement chanté. Hommage aux maudits qui firent du tabou un totem. Trois personnages principaux dans cette phallodyssée romaine aux diableries malicieuses : le Protagoniste, le Patron (radioamateur inséparable de son Protagoniste, et pour cause !) et Elisabella ou Isabetta (ici encore la femme semble interchangeable dans son nom même). Sempiternelle dissociation entre le sexe et l’esprit ? Non pas : le Patron apparaîtra comme le double, le serviteur, du Protagoniste qui mène ses conquêtes à vive allure. Plus que de conquêtes, c’est bien vite une course ef rénée aux pénétrations interdites à laquelle nous assistons. Les objectifs sont gigantesques et pour le moins étonnants au premier abord. Le Tunnel Romain qui passe sous le Quirinal : « O Tunnel Romain, Grande Fente carrelée et émaillée dédiée à un roi d’Italie mort assassiné… » et le président de la République de sentir « danser son fauteuil » ; une baleine embaumée du nom de Goliath ; une momie des Musées du Vatican (déjà Roselle, dans Saut de la mort, était comparée à une momie embaumée) ; le cheval de Garibaldi, faute de pouvoir pénétrer Garibaldi soi-même, sur le Janicule (« c’est toujours un vide que je veux remplir de ma présence ») ; enfin, Elisabella ou Isabetta fraîchement suicidée (de son vivant, malgré un guide érotique chinois, ce ne furent que fiascos) – on se souvient du plaisir de dévorer Myriam morte. Ces outrages d’un comique irrésistible ne sont-ils que l’illustration peu ordinaire de l’union indivise Eros-Thanatos ? La représentation merveilleuse d’une terrible misogynie ? Et quel sens donner au chapitre 26 où l’on assiste à un déchaînement érotique – qui a pour objet toute rencontre féminine de hasard – du fécondateur par excellence qu’est le Protagoniste ? Humour féroce, ironie mordante, éclats de rire diaboliques : ce « dramma giocoso » où un hors-la-loi défie société et religion, Pères de l’Église et Pères de l’Unité, académies et institutions, transgresse tout interdit, fait de l’outrage sa règle, ce « dramma giocoso » redonne vie, sous un éclairage nouveau et dans une dimension sacrilège actuelle, au mythe de Don Juan. Tout un chacun pourra établir les parallèles qui sillonnent de part en part le roman, et en tissent la trame noire et rouge : découvrir dans le Protagoniste el burlador de Roma. Le Protagoniste est bien l’inconstant voué à sa solitude ; dans le groupe à séduire, Elisabella ou Isabetta est la Donna Anna indispensable à toute carrière donjuanesque. Et si le marchand de timbres prodiguait déjà des leçons d’érotisme à ses conquêtes, comme le chineur, ici le Protagoniste se dresse en maître incontesté de la pénétration. Le Commandeur : Garibaldi, l’éternel revenant auquel on dédie rues, places et statues, dans les villes italiennes, et qui, au cours d’un duel érotique, subit les derniers outrages. Le Patron rejoint insidieusement Cathalinon-Sganarelle-Leporello. Et bien des constantes de ce mythe moderne apparaissent tout au long de l’ouvrage, jusqu’à la confrontation comique avec l’au-delà et ses monstres, à la lutte (à coups de dialectique bouf onne et de malice linguistique, mieux encore que dans les précédents romans) contre tout gardien ; jusqu’aux masques qu’il dut prendre au cours des siècles et même de nos jours ; jusqu’aux tentatives du Protagoniste de cerner, en des tourmentes de questions, son identité, en somme sa virilité, mal assurée. Enfin, serpent qui se mord la queue, ce qu’il cherchait au-dehors, cette soif d’absolu et d’extase, le Protagoniste le recherchera dans la profondeur la plus intime qui l’avoisine : le sujet deviendra alors son propre objet, le retour complet sur soi aura lieu « dans la stupeur générale ».

Nietzsche regrettait dans Aurore : « Le Don Juan de la connaissance aucun philosophe, aucun poète ne l’a encore découvert. » Eh bien ! Luigi Malerba, ce poète né l’humour à la plume, nous le donne à voir aujourd’hui.

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