Marcel Prevost – Les demi – Vierges

Pendant que cette étude paraissait dans un magazine parisien, quelques-unes des personnes qui voulaient bien en suivre la lecture me présentèrent deux objections « sur le fond », comme on dit au Palais, qui me touchèrent vivement. Les voici, aussi nettement formulées qu’il m’est possible : 1°Vous peignez, sous ce nom de Demi-Vierges, une certaine catégorie de jeunes filles, une minorité, évidemment. Le danger d’une observation pratiquée sur une minorité, c’est que la distraction ou la misanthropie du lecteur l’étende imprudemment à la majorité. Vous avez pu tomber sur un lambeau phylloxéré d’une vigne saine. 2°Même si cette contamination est réelle, même si elle a quelque étendue, doit-on la publier ? Elle n’atteint, dites-vous, qu’une minorité. Le respect de la jeune fille, parmi tant de respects abolis, nous reste à peu près intact. Pourquoi s’acharner à le détruire, accroître le gâchis social où nous vivons ? De ces deux objections, la première, surtout a quelque force. Mais il me semble que c’est aussi y répondre que de prévenir le lecteur, de le mettre en garde contre une généralisation téméraire, – de circonscrire, de définir aussi exactement qu’il se peut le coin de monde auquel l’observation s’est appliquée. Ce n’est pas, en effet, du monde tout court que j’ai parlé, mais seulement du monde oisif et jouisseur, plus spécialement Parisien, ou du moins ayant une part importance de sa vie à Paris : monde aux vagues limites, contigu par quelques points au pays de Cosmopolis, ailleurs baigné par les eaux cythéréennes, mais touchant aussi, par de longues frontières, sans cesse franchies, à la bourgeoisie riche, à l’aristocratie qui s’amuse. Les caractéristiques de ce monde ? C’est que les idées religieuses et morales n’y sont jamais des idées directrices. On n’y approuve, on n’y condamne point au nom d’un principe supérieur, infaillible, mais au nom desconvenances, de l’opinion des contemporains. Autre signe : il y est admis qu’une jeune fille se divertisse dans la société des hommes. Tel est, à mon sens, le monde restreint où le type de la demi-vierge se rencontre autrement qu’à l’état d’exception. La généralisation serait donc vraiment par trop simpliste qui dirait : « Toutes les jeunes filles du monde à Paris sont des demi-vierges… » puis : « Toutes les jeunes filles Parisiennes ; » puis enfin : « Toutes les jeunes filles françaises. » Pour les jeunes filles françaises, l’injustice serait d’autant plus forte que la demi-vierge est un type bien plus répandu à l’étranger qu’en France : je ne serais même pas surpris qu’elle fût chez nous une importation.


Le flirt est « Anglo-Saxon », et l’on aura beau enguirlander le mot de toute l’innocence et de toute la poésie qu’on voudra, nous avons la vérité sur le flirt. Nulle part moins qu’en France il n’y a de demi-vierges. Reste la seconde objection. Puisque, somme toute, il s’agit, même dans le monde Parisien, d’une minorité, quel besoin de publier cette misère ? N’y a-t-il pas plus de danger à la divulguer d’à la tenir secrète ? Non ; parce que le mal tend à s’accroître, et s’accroît rapidement. Cela est hors de doute et il n’en saurait être autrement, car les mœurs du monde oisif et jouisseur deviennent de plus en plus les mœurs de tout le monde, et la plus simple bourgeoisie commence à se modeler sur lui. Or, rien n’est plus contagieux que le « genre » demi-vierge. La demi-vierge traverse la vie pimpante, élégante, fêtée : elle concourt avec la jeune femme et lui dispute ses courtisans avec l’avantage insolent de sa verdeur et de sa nouveauté. Pour la fillette d’honnête bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le collégien. Et c’est pour cela qu’il importe de dire aux mères : « Si vous n’avez pas le courage, vous dont les filles grandissent, de vivre exclusivement pour les élever et les conduire, intactes de cœur et de corps, au mariage, c’est-à-dire de recommencer, pour elles, à vivre de la vie des jeunes filles, de grâce, ne les associez pas à votre vie mondaine, ne les habituez pas à vivre comme des femmes. Mariez-les jeunes, mais excluez-les du monde jusqu’au mariage. Rien ne vaut, certes, comme milieu d’éducation, la famille sérieuse ; néanmoins un pensionnat bien dirigé vaut toujours mieux que la famille oisive, ouverte à tous les livres, à tous les passants… – Mais il faut leur apprendre la vie ! – Non, madame. Il faut leur apprendre le devoir, l’honneur, la résignation. Croyez-vous sérieusement qu’une jeune fille soit bien armée contre les épreuves de la vie parce qu’elle est renseignée comme un carabin sur certains mystères ? Nous sommes renseignés, nous autres, et cela ne nous empêche pas de faire parfois de sots mariages. » Et puis, ceci est la grande et profonde raison, le mariage chrétien, qui est le nôtre jusqu’à nouvel ordre, n’est-ce pas ? est fondé sur la conception de virginité, de l’intégrité absolue de l’épousée. (Le remariage est hors de cause : la femme chrétienne qui se remarie est censée avoir fait l’apprentissage de ses devoirs.

) Entre la conception chrétienne du mariage et le type de la demi-vierge, il y a donc antinomie irréductible. Or l’éducation moderne des jeunes filles tend de plus en plus à développer le type demi-vierge. Il faut donc changer l’éducation de la jeune fille, – cela presse ! – ou bien le mariage chrétien périra. Voilà, en deux lignes, le résumé de mon opinion. Je n’ajoute qu’un mot. Ayant raconté les mœurs d’un milieu perverti, j’affirme que j’ai fait tous mes efforts pour ne dire que ce qui me paraissait indispensable. Je m’alarmerais peu de la pudeur, écrite ou parlée, assez inintelligente pour me quereller. « Le reproche d’immoralité, a dit Balzac, qui n’a jamais failli à l’écrivain courageux, est le dernier qui reste à faire quand on n’a plus rien à dire à un poète. Si vous êtes vrai dans vos peintures, on vous jette le mot immoral à la face. Cette manœuvre est la honte de ceux qui l’emploient. » Marcel Prévost. Partie 1 Chapitre 1 Tandis que Maud s’asseyait devant le bureau du petit salon et écrivait vivement un télégramme bleu, sa mère, Mme de Rouvre, étendue tout près d’elle sur une chaise longue, dans une posture ankylosée de rhumatisante, reprit son roman anglais et se mit à lire. Le bureau – trop bas pour la longue taille de Maud – était un de ces meubles en acajou foncé, bizarres et commodes, que Londres fabrique et que Paris commence à adopter. De même, l’ameublement du petit salon et de l’autre, beaucoup plus vaste, qu’on apercevait par l’ouverture d’une grande baie, sans rideaux, portait l’empreinte de ce goût d’outre-Manche, amusant et un peu faux, où se réfugie l’élégance moderne, blasée, pour les avoir trop vus, sur les purs et délicieux styles français du siècle dernier. C’étaient des chaises en bâtons courbés, laquées de blanc ou de vert pâle, des fauteuils larges à l’excès, en acajou marqueté de bois des îles, pourvus, au lieu des moelleux oreillers de plume et de soie, de simples coussins plats en maroquin.

Les tentures, les portières laissaient tomber des frises leurs plis droits de corail monochrome, de crêpe léger à grandes fleurs orangées, mauves ou glauques. Un feutre ras, d’un ton mousse tirant sur le jaune, étendait par terre une sorte de pelouse unie, – le gazon fraîchement tondu d’un parc britannique. Et l’appartement, comme sa décoration, témoignait d’un goût résolu de modernité, informé des commodes d’hier, décidé à les utiliser. C’était le second étage d’une de ces colossales maisons dont un architecte parisien a doté récemment plusieurs avenues voisines de l’Arc de Triomphe. Celui-ci donnait avenue Kléber, tout près de la place de l’Étoile : quinze fenêtres de façade, la superficie d’un vaste hôtel, en plain-pied. Chacune des trois habitantes (Mme de Rouvre divorcée, puis veuve, vivait avec ses deux filles, Maud et Jacqueline) y avait son chez-soi indépendant, ouvrant sur la longue galerie parallèle à la façade. Les jours de bal, un immense hall mobile, occupant toute la cour intérieure de la maison, se montait à l’aide d’ascenseurs au niveau de chaque étage et en doublait l’étendue. Maud de Rouvre ne déparait point ce cadre, dont elle avait voulu et combiné la moderne élégance. Malgré des hanches rondes et un buste épanoui, elle paraissait mince par la longueur flexible de sa taille, la grâce tombante des épaules, la petitesse de la tête pâle, couronnée de cheveux bruns, mais d’un brun rare, point nommable, comme un tissu d’or qu’on aurait bruni et qui laisserait transparaître, sous la patine, le roux lumineux du métal. Ces lourds cheveux bruns, relevés à la japonaise, découvraient un front étroit, souligné par les sourcils nets comme un trait de pinceau, par les yeux médiocrement grands, mais d’un éclat bleu incomparable ; et le nez encore était charmant, mince d’en haut, élargi aux narines, avec ce léger relèvement de la pointe qui donne au visage un air de mutinerie hautaine, et décide, au Conservatoire, la vocation des grandes coquettes. Seule, la bouche rompait un peu l’harmonie des traits : petite, meublée de dents merveilleuses, mais plutôt arrondie que fendue, avec des lèvres où un médecin curieux de stigmates dégénérescents eût noté les plis verticaux, à peine perceptibles. Et il eût sans doute rapproché cet indice de la forme des mignonnes oreilles qui, par en bas, s’attachaient à la tête presque sans lobe. Mais qui sait ? Peut-être ces légères inharmonies, rompant la monotonie de la beauté féminine convenue, sont-elles l’attirance suggestive, l’appât de mystère par quoi de telles femmes deviennent les plus dangereusement aimées. Celle-ci, penchée sur le blotter de maroquin, couvrant d’une longue écriture rapide le carré de papier, fixait invinciblement le regard, qui eût glissé peut-être, avec indifférence, sur des formes et des traits plus classiques. Sa simple robe de crêpe gris, à ceinture de faille, sans un volant, sans un bijou ; ses mains longues, nues de bagues ; la fraîcheur de camélia de sa peau, et on ne savait quoi d’indécis dans le dessin des bras et l’attache du cou, la montraient jeune fille encore, – non plus fillette, mais la vingtième année à peine franchie… Et les hanches larges, et le corsage mûr, et les yeux aux prunelles fixes qu’elle levait maintenant du papier, mordillant les barbes de sa plume, le front barré d’une ride par la recherche d’un mot rebelle, – encore on ne savait quoi de définitif, d’achevé, d’un peu désabusé même dans l’attitude, dans le regard, eussent fait hésiter et demander : « Est-elle femme ? » De vrai, suivant les jours, suivant ses toilettes, elle s’entendait appeler « Mademoiselle » ou « Madame » dans les magasins où, depuis longtemps, son coupé la menait presque toujours seule, Mme de Rouvre aggravant de rhumatismes chroniques son indolence naturelle de créole.

Rien ne ressemblait moins à Maud que cette pauvre mère valétudinaire, en ce moment étendue sur la chaise longue, le visage angoissé par les coups de lance intermittents de son mal, – et ne lisant plus son Tauchnitz tombé de ses mains sur le tapis. Elvira Hernandez avait été belle pourtant, des miniatures de sa jeunesse en témoignaient, au temps où François de Rouvre, gentilhomme girondin en quête de fortune, débarqué à Cuba, vers 1868, s’en faisait aimer et l’épousait, trouvant ainsi, du premier coup, la riche aventure qu’il venait chercher. De cette beauté, nulle trace ne demeurait à présent, dans ce corps réduit par l’arthritisme, ni dans ce visage incroyablement plissé, bouffi, raviné, comme bouilli, qu’elle poudrait outrageusement, ce qui achevait l’apparence de duègne à laquelle peu d’Espagnoles échappent, la quarantaine venue. Déchue de sa grâce, il lui demeurait, au milieu même des souffrances, la frivolité, l’insoucieux optimisme de la jeunesse, avec un goût persistant de la parure, des chiffons voyants, des gros bijoux d’or et des pierres colorées, et il fallait l’autorité despotique de Maud pour l’empêcher de vêtir encore, les jours de promenade, les toilettes de perruche qu’elle se commandait en cachette. Au contraire, quand les rhumatismes la tenaient, elle se négligeait à l’excès, gardait jusqu’au soir le vêtement mis au sortir du lit. Aujourd’hui, par exemple, bien que ce fût mardi, son jour de réception, elle traînait encore, à deux heures après midi, roulée dans une vieille robe de chambre brune à rubans havane, point peignée, point lavée, sous la farine qui lui blanchissait les joues. Maud achevait son télégramme, le signait, le datait, – 4 février 1893 ; – puis, mouillant légèrement son doigt, elle le passait sur la lisière gommée, et traçait l’adresse. – À qui écris-tu ? demanda la mère. – À Aaron. Il passe toute l’après-midi à son bureau ; j’envoie le « bleu » au Comptoir catholique. Mme de Rouvre se tourna sur sa chaise en geignant : – Et qu’est-ce que tu lui veux, à ce vilain bonhomme ? – Je veux une loge à l’Opéra, demain, pour la première… Je lui dis de l’apporter ce soir. Je l’ai si mal reçu mardi dernier qu’il n’ose plus se montrer. Mon petit billet réparera tout, et nous le verrons arriver à cinq heures, faisant des grâces. Maud garda quelque temps le télégramme dans ses doigts, jouant avec. Elle reprit : – Directeur du Comptoir catholique, cela sonnera bien pour les Chantel.

Mme de Rouvre se récria : – Pour les Chantel ! je pense que nous n’avons pas besoin de leur montrer ce personnage, faux Alsacien, faux catholique, qui exploite les curés, les bonnes sœurs, les communautés religieuses, et se permet de dire partout qu’il est amoureux de toi, comme si une demoiselle de Rouvre était pour un usurier francfortais, et marié, encore ! Mme de Chantel, pour la première fois où elle met les pieds ici, y trouvera mieux que ça… Nos mardis sont assez suivis ! Maud laissait parler sa mère avec un sourire moitié triste, moitié ironique. – Oui, très suivis, murmura-t-elle. Un peu trop de gens de ministère seulement ; trop de monde des réceptions ouvertes. Des attachés de cabinet comme Lestrange, des secrétaires députés comme Julien, le résidu des relations de cercle de papa, et nos connaissances de villes d’eaux ; ce n’est pas ça qui impressionnera des gens de vieille roche comme Maxime et sa mère. – Et Mme Ucelli ? – Oh ! celle-là ! – Comment, celle-là ? l’amie de la duchesse de la Spezzia ?… – Justement, interrompit la jeune fille. Cela se dit un peu trop. Si elle rencontre ici les Chantel, il ne faudra pas parler de la duchesse de la Spezzia.

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