Charles Henri Tardieu – Lettres de Bayreuth

La petite ville de Bayreuth, choisie par Richard Wagner pour les représentations modèles de sa tétralogie dramatique et musicale l’Anneau du Nibelung, est en proie depuis plusieurs semaines et surtout depuis quelques jours à une animation qu’elle n’a pas connue à l’époque de sa splendeur, alors qu’elle servait de résidence aux margraves de Brandebourg. Les représentations ne commenceront que le 13 août, mais depuis le mois de juin les collaborateurs du maître sont à Bayreuth pour les répétitions de son œuvre. Les répétitions générales ont commencé le 6 août. Le roi de Bavière y assistait et l’arrivée de S. M. le roi Louis II a été le signal de manifestations sympathiques auxquelles ont pris part avec la population de la ville un certain nombre d’artistes et d’amateurs étrangers, qui ont devancé la date des représentations publiques dans l’espoir, chimérique pour la plupart d’entre eux, de se donner aux répétitions générales un avant-goût de l’œuvre. Le roi de Bavière, gardant le plus strict incognito, est arrivé à Bayreuth dans la nuit de samedi à dimanche. À une heure de la nuit, le Roi a fait arrêter le train royal dans le voisinage du Rollwenzelhaus, promenade favorite de Jean-Paul-Frédéric Richter, le célèbre écrivain allemand, mort en 1825 à Bayreuth, où le roi Louis II de Bavière lui a fait élever en 1841 une statue par Schwanthaler. Le roi Louis II était accompagné de M. le comte Holnstein, grand écuyer, et d’un aide de camp. En compagnie de Richard Wagner, qui attendait Sa Majesté, le Roi s’est rendu en voiture au château de plaisance de l’Ermitage, création du margrave George-Guillaume (mort en 1726), à une lieue à l’est de Bayreuth. La répétition générale de l’Or du Rhin, première partie de la tétralogie, a eu lieu le dimanche 6 août, de 7 heures à 9 heures 1/2 du soir. Pendant que le roi de Bavière écoutait ce prologue de l’Anneau du Nibelung, les habitants de la capitale de la Haute-Franconie préparaient l’illumination de leur ville, et cette illumination, paraît-il, a pleinement réussi. À la sortie du théâtre, le Roi est monté en voiture, pour retourner à l’Ermitage en traversant les principales rues de la ville, et sur tout le parcours il a été entouré d’une foule compacte qui n’a cessé de l’acclamer avec enthousiasme. Ce même jour on a reçu de Gastein la nouvelle officielle de l’arrivée de l’Empereur d’Allemagne qui est attendu à Bayreuth avec sa suite, le samedi 12 août, à 5 heures 1/2 de l’après-midi.

L’Empereur Guillaume habitera le «Nouveau Château», création du Margrave Frédéric de Brandebourg (mort en 1763), beau-frère du roi de Prusse Frédéric II. Le grand-duc et la grandeduchesse de Bade et le prince George de Prusse sont également attendus le 12 août. On annonce pour le même jour l’arrivée de l’Empereur et de l’Impératrice du Brésil. L’Indépendance sera représentée aux solennités wagnériennes de Bayreuth par un correspondant spécial, qui nous rendra compte de la première série des représentations : 13 août, l’Or du Rhin ; 14 août, la Walkyrie ; 15 août, Siegfried ; et 16 août, le Crépuscule des Dieux. Il n’a pas fallu moins de quatre ans pour mener à bonne fin cette entreprise unique dans l’histoire de l’art musical, et pendant ces quatre années on s’est bien souvent demandé si l’auteur de l’Anneau du Nibelung réussirait à réaliser son rêve. Ce n’est guère que depuis l’été dernier, depuis les premières répétitions du mois d’août 1875, qu’il a fallu se rendre à l’évidence. Depuis deux mois, cette entreprise, dont le succès semblait problématique, dont l’avortement était même considéré comme probable, excite les plus ardentes sympathies, et tout au moins la curiosité la plus vive. Un grand nombre de journaux, non seulement en Allemagne, mais encore en France, en Angleterre, un peu partout, voire même en Amérique, publient des comptes-rendus anticipés de la tétralogie wagnérienne. Bien que les poèmes aient paru pour la première fois, il y a plus de dix ans, bien que la dernière partition soit gravée depuis quelques mois, nous n’avons pas voulu suivre cet exemple. L’auteur considère son œuvre comme essentiellement scénique.

Sa tétralogie est un drame musical, où le chant n’est rien sans la parole chantée, où la symphonie est inséparable de l’action. Il attache une importance capitale à l’impression d’ensemble, à l’effet de théâtre. Nous avons cru devoir tenir compte de la pensée qui a guidé le poète-compositeur, des intentions qu’il a nettement exprimées en maint écrit, et ajourner jusqu’à la représentation l’appréciation de son œuvre. Nous laissons à notre correspondant le soin de nous la raconter, et nous comptons sur son impartialité pour nous dire la vraie vérité, sans dénigrement systématique comme sans enthousiasme préconçu. La première pensée de l’Anneau du Nibelung, dont le sujet est emprunté aux anciennes légendes scandinaves et germaniques des Eddas, des Niebelungen et de Gudrun, remonte à l’année 1848. (Le mythe des Niebelungen comme ébauche de drame). Commencé après Lohengrin, interrompu par d’autres œuvres, telles que Tristan et Isolde et les Maîtres chanteurs de Nuremberg , «entrevu au sortir de la jeunesse,» dit M. Edouard Schuré dans son livre : le drame musical (tome II, Richard Wagner, son œuvre et son idée) «ébauché dans la force virile, continué en exil, abandonné, repris, achevé enfin vingt ans environ après sa conception première,» cet opéra en quatre opéras n’aurait peut-être jamais été représenté en entier sans la construction du théâtre modèle de Bayreuth. «Je cherchais, a écrit Wagner lui-même, à exprimer théoriquement ce que l’antagonisme de mes tendances artistiques et de nos institutions, particulièrement des théâtres d’opéra, ne me permettait pas de montrer, avec une clarté qui eût forcé la conviction, par l’exécution immédiate d’une œuvre d’art. J’ébauchai et je réalisai un plan dramatique de proportions si vastes, que, ne suivant que les exigences de mon sujet, je renonçai, de parti pris, dans cet ouvrage à toute possibilité de le voir entrer jamais, tel qu’il est, dans notre répertoire d’opéra .

Il eût fallu des circonstances extraordinaires pour que ce drame musical, qui ne comprend rien moins qu’une tétralogie complète, pût être exécuté en public. Je concevais fort bien que la chose fût possible, et c’était assez, en l’absence absolue de toute idée de l’opéra moderne, pour flatter mon imagination, élever mes facultés, me débarrasser de toute fantaisie de réussir au théâtre, me livrer à une production désormais non interrompue et me décider, comme pour me guérir des souffrances cruelles que j’avais endurées, à suivre complètement ma propre nature». Ces «circonstances extraordinaires», dont l’auteur était bien près de désespérer, ont fini cependant par se produire. Il fallait à Richard Wagner un théâtre dont il fût le maître absolu, un théâtre où son œuvre pût être exécutée dans des conditions pour ainsi dire adéquates et identiques à celles de la conception. De là l’idée du théâtre de Bayreuth, construit par souscription, dans une ville de 20 000 âmes, c’est-à-dire, au milieu d’une population qui n’est pas un public, loin de toute hostilité, à l’abri de tous les préjugés, de toutes les traditions, de toutes les habitudes. Bayreuth avait depuis 1747 un théâtre d’opéra, mais un théâtre abandonné. La ville ne pouvait manquer de s’intéresser à un projet qui devait ranimer et développer sa vitalité artistique depuis longtemps éteinte. Elle a pris en main la cause de Richard Wagner qui a fixé sa résidence à Bayreuth il y a quelques années. Un comité s’est constitué sous la présidence de M. Feustel, un des plus riches banquiers de l’Allemagne du Sud, homme plein d’intelligence et d’activité.

Sous son impulsion, des sociétés se sont formées pour recueillir des souscriptions en Allemagne et à l’étranger. Bruxelles, pour le dire en passant, a fourni près de 20 000 francs au théâtre de Bayreuth, une goutte d’eau dans la mer, mais une goutte d’eau qui a sa valeur, d’autant plus que cette souscription belge est essentiellement artistique, et dégagée de l’influence nationale qui en Allemagne a très légitimement et tout naturellement contribué à éveiller des sympathies en faveur de l’œuvre de Bayreuth. Une avance considérable du roi de Bavière en a définitivement assuré le succès. L’Anneau du Nibelung, on a pu s’en convaincre par la citation que nous empruntions tout à l’heure à un écrit de Richard Wagner, est une protestation sinon un défi, une protestation contre la condition actuelle des théâtres d’opéra ; et le poète compositeur considère cet ouvrage comme l’expression la plus complète de ses théories et de ses tendances. C’est là-dessus qu’il veut être jugé. Quel que soit le jugement que porte la critique, il faut reconnaître que cette œuvre qui a éveillé des sympathies ardentes, qui a, pour ainsi dire, créé les «circonstances extraordinaires» de son exécution, qui déjà, bien avant cette exécution, a donné naissance à toute une littérature, — car il serait long à dresser le catalogue des écrits de tout genre qu’a fait éclore l’Anneau du Nibelung, dans l’esthétique théâtrale, la critique musicale, et même l’érudition philologique, — il faut reconnaître, disons-nous, que cette œuvre atteste une volonté puissante et féconde, un génie d’une rare persévérance, et une autorité d’autant plus remarquable qu’elle semble s’imposer même à l’antipathie.

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